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Royaliste n°1312 du 3 décembre 2025

Jeux de guerre en Arctique

Les Chemins du monde

mercredi 3 décembre 2025

Vue de la base navale de Severomorsk, proche de la mer de Barents. 90% des sous-marins russes y sont concentrés.

Si le Kremlin veut « tester » l’OTAN dans les trois ans à venir, l’Arctique semble être l’endroit privilégié. Partagée pour moitié entre la Russie et huit pays membres de l’OTAN, la région au nord du cercle polaire est vulnérable pour les deux camps. La France, bien que non arctique, est néanmoins concernée par sa présence stratégique sous-marine.

Narva (Estonie). - L’hypothèse la plus répandue (1) commence par une prise de contrôle de la ville frontalière de Narva, à majorité russophone, puis de l’île de Hiiumaa qui ferme le golfe de Riga (Lettonie). La préoccupation des pays baltes et des riverains de la mer Baltique est bien compréhensible, mais elle répond de la part de Moscou (et doit-on dire plutôt de Saint-Pétersbourg) d’une posture défensive. La Russie a le souci de la liberté de navigation dans ce lac devenu « otanien » dans le ressenti russe, avec la nécessité vitale de protéger sa flotte fantôme exportant ses hydrocarbures. Même l’enclave de Kaliningrad est sur la défensive. Personne ne croit que la prise de Narva serait jugée existentielle à Washington, ni même au sein de l’OTAN, pour justifier une réplique militaire directe.

Le Svalbard (Norvège). - Connu en France sous le nom de Spitzberg, associé à plusieurs expéditions françaises au cours de l’histoire, cet archipel a fait l’objet d’un traité international en 1920, entré en vigueur le 14 août 1925. La célébration de son centenaire a donné lieu à un regain d’intérêt pour sa situation très exposée. Le tracé de la frontière russo-norvégienne en mer de Barents avait été obtenu en 2020. La Russie possède des intérêts reconnus au Svalbard et peut à tout moment y créer un incident. Le motif serait tout trouvé si par exemple le fonds souverain norvégien – riche de 1700 milliards d’euros – était utilisé pour garantir une saisie des fonds russes déposés en Belgique d’un montant de 140 milliards d’euros au profit de l’effort d’armement de l’Ukraine. L’idée attribuée à deux économistes norvégiens le 22 octobre n’occulte pas le fait que le ministre norvégien des Finances n’est autre que le dernier secrétaire général de l’OTAN (2014-2024), Jens Stoltenberg, « vigie du monde » selon ses souvenirs publiés le 15 octobre chez Flammarion. Ce pourrait être un casus belli pour le Kremlin.

Le Groenland. - Il faudrait sans doute se rapprocher beaucoup plus de l’hémisphère américain pour tester les réactions du Pentagone et de la Maison Blanche. Le scénario en (1) imagine un sous-marin russe apparaissant tout à coup au point de jonction du Groenland et du Canada sur l’ilot longtemps disputé de Hans partagé en 2022, qui n’est pas loin de la dernière base américaine au nord Groenland, Pituffik (ex-Thulé). Cela donnerait crédit aux prétentions de la Maison Blanche de mieux contrôler ce vaste territoire situé géographiquement dans l’hémisphère américain couvert par la doctrine de Monroe et auquel l’Europe – et le Danemark en premier – s’était si peu intéressé jusqu’alors.

Le presqu’île de Kola. - 90% des sous-marins russes sont concentrés sur la base de Severomorsk, à côté de Mourmansk, où stationne la flotte du Nord qui couvre la mer de Barents mais est de plus en plus amenée à surveiller la route maritime du Nord-Est désormais ouverte à la circulation marchande neuf mois de l’année en raison du recul de la banquise. La presqu’île de Kola est considérée comme la zone la plus militarisée au monde, loin devant Kaliningrad, avec une forte concentration d’armes nucléaires, de réacteurs pour la propulsion des navires, sous-marins, brise-glaces, ainsi que de déchets. C’est la partie à la fois la plus offensive et la plus vulnérable du dispositif stratégique russe. La guerre en Ukraine a obligé Moscou à dégarnir la protection de cette zone et en général de la frontière finlandaise. La fin de la guerre lui permettrait de renforcer ce flanc.

Le détroit de Béring. - La fréquentation grandissante de la route maritime du Nord-Est redonne sa centralité au détroit de Béring. La route du Nord-ouest qui traverse le nord canadien ne sera pas praticable avant longtemps. La route du Nord-Est se déroule en zone russe, pilotée par les brise-glaces russes, de Mourmansk au Béring aller et retour. Le gain de douze jours et de deux mille cinq cent miles marins (soit 25% de la distance par rapport à Suez) est attesté par un conteneur chinois parti de Ningbo le 22 septembre et débarqué à Felixstowe (Angleterre) le 13 octobre, prélude d’une ligne régulière. Or depuis la Chine, le Japon ou la Corée du sud, la route vers l’Europe longe l’Extrême-Orient russe, les Kouriles (disputées entre Japon et Russie), le Kamtchatka (avec une importante base navale russe à Petropavlovsk) pour traverser l’archipel des Aléoutiennes qui ferme la mer de Béring avant de passer le détroit du même nom, large de 85 kms au plus étroit, frontière entre Etats-Unis et Russie. Le directeur du fonds souverain russe, Kirill Dmitriev, avait ressorti, en marge de la rencontre d’Anchorage mi-août, le vieux projet de pont converti en tunnel. Le volet économique prévu n’avait pas pu être abordé par les deux présidents ; l’Arctique figure au point 13 du dernier plan négocié par Dmitriev à Washington.

Les Aléoutiennes. - Curieusement la façade pacifique de l’Alaska n’a pas reçu la même attention médiatique en Amérique que la revendication sur le Groenland. Donald Trump est sans doute induit en erreur par la manière dont les cartes sont présentées. À trop regarder vers l’Europe du nord, on manque la perspective asiatique. C’est oublier un épisode d’ailleurs méconnu de la seconde guerre mondiale et de son versant pacifique, l’occupation par l’armée japonaise d’une partie du territoire américain pendant une année (6 juin1942- mai à août 1943), à savoir deux îles de l’archipel des Aléoutiennes, Kiska et Attu (connue sous le nom de « guerre des mille miles », l’archipel s’étendant sur 1926 kms). Les Etats-Unis avaient alors créé une base militaire à Adak, abandonnée après la guerre froide, que l’armée souhaiterait aujourd’hui rénover. La raison étant que la base principale est à Fairbanks, au cœur de l’Alaska, sa capitale d’Etat, distante de plus de 1500 kms. Même pour surveiller le détroit de Béring, les chasseurs doivent être ravitaillés en vol. S’il fallait intervenir en mer de Chine du nord, face à la Corée du nord, en soutien du Japon et de la Corée du sud, ou à Taïwan, une base dans les Aléoutiennes aurait un sens. Les deux îles aléoutiennes les plus orientales, les îles du « Commandeur », sont sous souveraineté russe, proches de la côte du Kamtchatka (à 180 kms de l’espace américain).

Terre et mer. - Une partie se joue sur mer où le retard américain (et canadien) en matière de brise-glaces est en cours d’être rattrapé, le président Trump ayant annoncé le 9 octobre un accord avec la Finlande, premier pays d’expertise en la matière (avec la Corée du sud), pour la fourniture de quatre brise-glaces et le transfert de technologie pour en construire sept autres aux Etats-Unis. La rivalité de puissance implique aussi les sous-marins à propulsion nucléaire. C’est là que la capacité de dissuasion française s’insère et doit tenir compte de ce nouvel environnement.

Une autre partie se joue sur terre, sur le plan climatique. Une présence militaire dans le grand Nord suppose une capacité d’endurance au grand froid, aux vents, à la nuit polaire, le grand allié historique de la Russie, le général hiver. Les forces américaines y ont été peu préparées par leurs interventions en Afghanistan et en Irak. Les hommes et leurs équipements sont à nouveau testés depuis 2022, une des leçons de la guerre en Ukraine qui mobilise côté russe de nombreux combattants sibériens. Les Américains ont transféré directement leurs chasseurs F-35 de la base de Bagram en Afghanistan à Fairbanks en Alaska. Quel choc thermique ! Des grandes manœuvres de l’OTAN ont lieu l’hiver au nord du cercle polaire en Scandinavie, la France y aligne ses Chasseurs alpins. ■

Cf. Hérodote, n°197, « géopolitique de l’Arctique », 2e trimestre 2025

Yves La Marck.

(1). Carlo Masala, La Guerre d’après. La Russie face à l’Occident, un scénario, traduit de l’allemand, Grasset, 2025.