La dissuasion nucléaire est depuis de Gaulle l’alpha et l’oméga de notre posture. Le mot « dissuasion » sous-entend « nucléaire » alors que la doctrine classique distingue dissuasion par déni de capacité et dissuasion nucléaire. La IVe République avait travaillé, avec une remarquable continuité, à doter, dans la discrétion, la France de « la Bombe ». C’est de Gaulle qui, héritant de l’outil, en définit la doctrine.
La dissuasion nucléaire à l’époque du Pacte de Varsovie. - La création de la force stratégique – balistique sol-sol, sous-marine, aérienne, préstratégique- engendra de vifs débats. Certains prônaient de réduire nos forces à une dissuasion nucléaire et une armée de garde-frontières. D’autres, comme le commandant Brossolet dans son Essai sur la non-bataille, affirmèrent dans les années 1970 que le nucléaire ne dissuadait que du nucléaire et prônèrent la techno-guérilla. La doctrine américaine oscilla dans cette période entre riposte graduée et destruction mutuelle assurée.
La doctrine française fut, elle, assez vite ferme et constante : dissuasion du faible au fort, frappe préstratégique d’ultime avertissement, frappe stratégique massive. L’arme nucléaire n’était pas une arme de bataille, aucun échange limité n’était acceptable. On peut relire avec profit la littérature de l’époque, notamment Tous azimuts, de Régis Debray, ou La Force du vertige, d’André Glucksmann.
La séquence était dictée par la situation probable : la percée des 30.000 chars du Pacte de Varsovie rencontrait les forces de l’Alliance, auxquelles se joignaient les nôtres. La poursuite de l’agression engageait l’ultime avertissement, puis une frappe démographique sur les villes soviétiques, la décision revenant au président français. De Gaulle avait jugé que l’Amérique ne sacrifierait pas ses villes « pour les beaux yeux des hambourgeoises ». Notre dissuasion couvrait notre territoire et nos intérêts vitaux quelle que soit l’attitude américaine. Jacques Sapir, économiste et spécialiste de la Russie, tira des archives soviétiques la conclusion que la force nucléaire française accrut pour la direction soviétique le risque impliqué par une invasion de l’Europe au point de l’y faire renoncer. De Gaulle voyait une Europe occidentale dont le pilier militaire aurait été la France. Vision qui s’actualise aujourd’hui.
La nouvelle donne. - La fin de la Guerre froide, l’illusion des « dividendes de la paix » vont voir une rétraction de l’outil. Le missile Hadès, de courte portée, et la composante sol-sol du plateau d’Albion seront abandonnés, au nom de la stricte suffisance. A l’heure actuelle, la dissuasion nucléaire française repose sur deux composantes seulement : les quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, dotés chacun de seize missiles d’une portée de 10.000 kilomètres (ce qui inclut la Chine), et la force aérienne stratégique, basée à terre ou à bord du porte-avions. Au total 290 têtes.
Nombre d’États ont accédé à des technologies relativement avancées, notamment en matière de défense sol-air, et l’usage de la force est revenu dans le champ des relations internationales. L’apparition prévue de vecteurs hyper-véloces raccourcit le délai d’alerte, et répond au renforcement des défenses antiaériennes et antimissiles.
C’est dans ce contexte et face à la menace russe que l’idée de l’extension à nos alliés européens du « parapluie nucléaire français » vient à l’ordre du jour. De quoi dissuaderait-on ? D’une attaque nucléaire massive, bien sûr. D’une offensive victorieuse de l’ennemi. Et d’une frappe nucléaire, bactériologique ou chimique sur les forces alliées et à fortiori françaises.
Une agression contre nos alliés de l’Est de l’Europe n’engage pas immédiatement notre territoire. Jusqu’où nos « intérêts vitaux » peuvent-ils s’étendre sans que notre engagement perde sa crédibilité ? Le groupe Mars, composé d’experts de haut niveau, propose une problématique éclairante qui recoupe pour l’essentiel nos propres positions et dont nous donnons ci-après des extraits
Quelle doctrine ? - Le « pouvoir égalisateur de l’atome » rend oiseuse toute comparaison du nombre de têtes entre les camps. Il suffit que les dommages éventuels soient à la hauteur de l’enjeu et que le nombre d’armes frappant effectivement l’ennemi soit suffisant.
La portée et la précision des armes ont fait des progrès immenses, la notion de « frappe démographique » est abandonnée et tous les acteurs limitent désormais l’usage du nucléaire à la dissuasion.
Le premier défi sera de faire partager à nos alliés la doctrine française, qui exclut la bataille nucléaire. Cet apprentissage de la « grammaire du nucléaire » n’est pas évident, mais il permettra de dégager des conceptions communes, sachant que c’est aux frontières de nos alliés, voire sur leur territoire, que s’exercera la dissuasion et que « l’ultime avertissement » supposera leur accord voire leur participation si les armes sont sous double clé.
Loin de l’arrogance que nous prêtent souvent les autres Européens c’est un vrai dialogue qui devra s’instaurer entre États, sur les intérêts vitaux, sur les cibles, sur le positionnement des porteurs, qui participera à la gesticulation.. Les alliés européens peuvent, dans ce cadre, apporter au raid préstratégique des moyens aériens, éventuellement sous double clé. Ils peuvent aussi « blanchir » une zone maritime.
Quel dimensionnement ? - Les experts sont assez unanimes, le format actuel de notre force de dissuasion est sous-dimensionné pour couvrir l’ensemble de l’Europe :
- - l’engagement britannique est toujours susceptible de pressions américaines, et connaît des problèmes de fiabilité. Il n’en reste pas moins fondamental ;
- - le développement des drones navals peut restreindre l’invulnérabilité de nos sous-marins, SNLE et SNA. En temps de guerre, l’océan rétrécit. Ce facteur est renforcé si certains de nos alliés sont résolus à faire obstacle à une frappe française et/ou britannique ;
- - nos engagements nucléaires envers nos alliés seront probablement prévus par des accords bilatéraux ou multilatéraux entre États, d’où une probable complexité.
Renforcer l’outil. - La crédibilité de notre engagement suppose à la fois la mise à niveau de nos forces nucléaires, et celle de leur environnement conventionnel, de plus en plus imbriqués. Nous reviendrons sur cette dernière.
Quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et trois jeux de missiles ne permettent de maintenir en permanence à la mer qu’un sous-marin, toujours susceptible d’être pourchassé. Il faudra construire deux SNLE supplémentaires.
De même le nombre de Rafale est très insuffisant pour mettre en œuvre un raid nucléaire après quelques semaines, voire quelques jours, de bataille aérienne. Il est possible d’engager dès maintenant le renforcement de la composante aérienne mais aussi aéronavale à laquelle le porte-avions donne une allonge particulièrement intéressante. Les responsables en sont conscients, et une commande de vingt à trente Rafale est en cours. Dans la décennie prochaine, le Rafale F5 sera doté d’un vecteur hyper-véloce.
Les entreprises françaises montrent leur capacité à répondre aux défis techniques. Il est possible, et envisagé, de renforcer assez rapidement la composante aérienne et aéronavale, même si la construction de missiles sophistiqués est lente. La construction de deux SNLE est un projet à terme de dix ans. Or, « nous ne savons ni le jour ni l’heure ». Les démocraties comme les dictatures s’étaient positionnées pour entrer en guerre en 1943 ou 1944. Elles durent faire avec ce qu’elles avaient.
Une piste techniquement envisageable serait de donner aux missiles de croisière qui équipent nos sous-marins nucléaires d’attaque une capacité nucléaire. Nous ajouterions ainsi six porteurs discrets, qui diversifieraient pour l’ennemi l’éventail des menaces. La défense des communautés d’Outre-mer en serait aussi renforcée.
Pour quel projet ? - Royaliste alerte depuis longtemps ses lecteurs sur le grave danger que représente l’état de notre outil de défense. Nous ne sommes pas pour autant des va-t-en-guerre. Il ne s’agit pas de préparer une guerre contre la Russie, agresseur possible le plus menaçant, mais de différer ce conflit jusqu’à ce que ses causes soient dépassées. Il sera alors possible, à partir d’un rapport de forces rétabli, d’édifier une architecture européenne de sécurité réaliste et d’engager un désarmement raisonnable. ■
Eric Cézembre.
Extraits de la tribune du Groupe Mars, 19 mars 2025
- 1. Les nations et les valeurs européennes sont désormais menacées de destruction (…)
- 2. Face à la perspective d’un désengagement américain, les Européens doivent sans délai repenser leur défense collective dans un format sui generis, qui ne peut plus être l’OTAN et ne peut pas être l’UE.
- 3. Dans ce nouveau contexte stratégique, la France ne peut faire cavalier seul (….), ses intérêts vitaux seront nécessairement élargis à la dimension des frontières de ses alliés ; pour autant, la France n’a pas les moyens de remplacer seule l’engagement américain.
- 4. Un nouveau continuum de prévention conventionnelle et de dissuasion nucléaire doit être rapidement mis en place, fondé sur les capacités, la géographie et les avantages comparatifs de chaque État membre ; l’épaulement stratégique de la dissuasion française sera essentiellement fourni par les alliés, les forces conventionnelles françaises étant plutôt orientée vers la défense de nos intérêts vitaux hors périmètre de compétence de l’alliance, notamment dans la vaste zone indopacifique.
- 5. Le mélange des concepts (américains) recouvrant systèmes défensifs, forces déployées préventivement et dissuasion nucléaire augmente le risque de franchissement du seuil nucléaire par confusion stratégique et remise en cause de la certitude de destructions majeures ; une alliance renouvelée placée sous la « tente » nucléaire franco-britannique devra en revenir à un concept d’emploi simple, lisible et efficace comme l’est la doctrine nucléaire française.
- 6. La relation spéciale franco-britannique sera renforcée (...).
- 7. Tout cela demande de faire des choix politiques lourds de conséquences dans l’attribution des moyens budgétaires ; l’UE doit rester à sa place, qui est de concourir à la prospérité des Européens, sans porter atteinte à leur sécurité.
- 8. Quand un chef d’État européen revendique de pouvoir utiliser librement, à son initiative, un système nucléaire prépositionné sur son sol, on mesure le degré d’inculture nucléaire en Europe.(...) Contribuer à la prolifération nucléaire serait ouvrir une boîte de Pandore aux conséquences incalculables. C’est pourquoi toute arme atomique prépositionnée sera toujours placée sous le contrôle d’un État doté : ce que l’on appelle la double clé. ■
La dissuasion nucléaire à un tournant ?