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Royaliste n°1323 du 6 mai 2026

Programmation militaire : au bord du précipice ?

La Politique

mercredi 6 mai 2026

L’actualisation de la Loi de programmation militaire résulte d’un constat inquiétant ; il est peut-être plus tard que nous ne le pensions, c’est avant la fin de la décennie que le pouvoir nous dit envisager la guerre. Elle n’aboutit qu’à un budget militaire de 2,5% du PIB quand 3% seraient nécessaires.

Des stagiaires réservistes lors d’une instruction sur le tir au combat par le 1er RIMa.

Le conseil des ministres a examiné le 6 avril le projet d’actualisation de la Loi de programmation militaire 2024-2030, présenté par M. Lecornu, qui semble avoir oublié qu’il déclarait naguère que nos armées avaient un problème de masse. Aujourd’hui l’urgence semble saisir le gouvernement, il ne s’agirait plus que de préparer les forces existantes à un conflit imminent. L’analyse, plus qu’implicite, est que Poutine pourrait se lancer avant 2030 dans une aventure militaire.

Quelle menace ? - On peut s’étonner de la relative discrétion. Si l’hypothèse de travail estimée crédible par le gouvernement et les états-majors est la possibilité d’une agression imminente de la Russie poutinienne contre un État européen allié, ce devrait être le centre de notre débat public. Amener les formations politiques à clarifier leur posi-tion vis-à-vis de la Russie, mettre notre société en état de résilience devrait être la priorité absolue. Or, comme sou-vent en démocratie, les préoccupations intérieures de bas niveau encombrent la discussion.

Que pouvons-nous craindre ? - Le sursaut de l’Ukraine, armée par les Européens qui ont largement pris la relève des États-Unis, et dotée d’une base industrielle et technique dynamique, nous donne sans doute un répit. Mais le régime de Poutine ne serait pas la première dictature engagée dans une impasse à jouer son va-tout. L’agression contre l’Ukraine fut en son temps considérée comme improbable parce qu’illogique. Mais Poutine était déjà dans une logique de guerre et non de diplomatie classique.

Les nationalistes russes considèrent que leurs voisins, qui appartinrent à l’empire des Tsars, leur ont été dérobés après 1917, qu’ils les reconquirent en 1945 au prix de leur sang, et qu’il leur furent de nouveau ravis à la chute de l’URSS. Que leurs peuples aient été asservis par eux ne fait pas partie de leur vision de l’Histoire.

Imaginons le scénario possible d’un affrontement. Contrairement aux schémas de la Guerre froide, la Russie n’a plus les moyens d’une attaque générale contre l’Europe de l’Ouest. Mais plutôt d’une opération de type Crimée, visant à s’emparer très vite d’un territoire, par exemple l’un des pays baltes, tout en intimidant les États d’Europe pour les dissuader de se porter à la rescousse. S’y préparer sérieusement est une dissuasion sans doute efficace. Mais s’agit-il seulement de passer la décennie 2020, après laquelle la menace aurait disparu ?

On ne peut critiquer le sursaut. Boucher les trous capacitaires, en premier lieu le manque de munitions, était une urgence, et l’on ne peut douter que les chefs militaires ont eu leur mot à dire sur les priorités : l’alerte avancée, en liai-son avec l’Allemagne ; les munitions (+53% par rapport à la LPM ; les munitions téléopérées (+400% par rapport à la LPM), l’armement air-sol (+ 240%), le missile de croisière SCALP, les munitions de 155 (+190%), les torpilles (+230%), les missiles sol-air. Les études sont engagées pour disposer, avec nos alliés, d’un missile sol-sol balistique d’une portée de 2500 km avant la fin de la décennie. Mais en matière de munitions, il convient de raisonner en flux et non plus en stock. La Ministre l’a d’ailleurs affirmé, mais le stock prévu n’est pas suffisant pour se transformer en flux.... Les États-Unis se trouvent ainsi dans la situation d’avoir consommé une grande partie de leur stock de munitions sophistiquées, sans que le rythme de production puisse combler ce déficit.

Que cherchons-nous ? - Notre pays fait, depuis de Gaulle, reposer sa défense sur la dissuasion. Nous ne cherchons pas à gagner la Troisième guerre mondiale, mais à l’empêcher. Jacques Sapir, étudiant les archives soviétiques, est arrivé à la conclusion que c’est l’incertitude supplémentaire créée par l’arme nucléaire française qui a dissuadé la direction soviétique d’envisager l’invasion de l’Europe occidentale.

Qu’aurons-nous à faire ?

Sur terre, à mettre en place de façon préventive ou presque instantanée des forces même légères, pour éviter le fait accompli. Puis à refouler l’adversaire, avec les alliés que nous aurons, donc avec ou sans les États-Unis. À faire peser une menace, ou à exercer une action, sur d’autres zones de contact, éventuellement en Ukraine, qui a l’avantage de se situer bien en-deçà des « lignes rouges » nucléaires de la Russie. Privilégier l’initiative et l’agilité, face à la force brute.

Gagner la bataille aérienne, pour soutenir nos forces terrestres et pour faire peser une menace sur l’ensemble du territoire européen. Sachant que les F35 achetés à prix d’or par nos amis européens ne décolleront pas forcément.

Menacer, ou engager effectivement, une extension du conflit aux espaces maritimes, spatiaux, cyber. Sachant que l’aviation commerciale serait probablement clouée au sol, et qu’une forte pression diplomatique s’exercerait pour préserver le trafic maritime. Contribuer à la dissuasion nucléaire, pour notre pays mais aussi pour nos alliés qui le souhaitent. Cette donnée nouvelle (pas si nouvelle) suppose que nous conservions, après une bataille aérienne, les moyens d’un raid nucléaire.

Intervenir avec des forces conventionnelles suffisantes pour peser dans la décision et crédibiliser la menace nucléaire. Celle-ci était très crédible lorsque l’affrontement devait, lors de la Guerre froide, se livrer à nos frontières, mais cette crédibilité doit être restaurée si la bataille a lieu à la frontière finno-russe. La question du commandement se posera, surtout si les États-Unis sont absents et le SACEUR hors du jeu.

Être prêts à dissuader tout adversaire qui serait tenté de s’attaquer à nos compatriotes d’Outre-Mer ou à nos intérêts globaux pendant que nous sommes occupés ailleurs. De ce point de vue, le meilleur outil est sans doute une flotte de sous-marins d’attaque nettement supérieure aux six existants.

Chez nous, mettre en œuvre une défense opérationnelle du territoire réinventée, faisant une large place aux réservistes, aux drones.

L’actualisation de la Loi de programmation militaire répond-elle à ces questions ? - Non, vingt fois non, et c’est d’au-tant plus grave que le raisonnement sous-jacent est que la guerre est possible dans les toutes prochaines années.

Car cet effort budgétaire non négligeable ne prépare pas l’avenir. Tout se passe comme s’il s’agissait d’une loi d’urgence, laissant aux équipes qui s’installeront en 2027 le soin de poursuivre ou non l’effort de réarmement.

Les munitions manquent certes cruellement, et même le projet soumis au Parlement ne nous assurera pas la capacité à mener plus de quelques jours ou semaines un conflit de haute intensité. De jeunes sociétés proposent des solutions de grande qualité, des entreprises comme Renault peuvent s’orienter vers une production en quantité, et les com-mandes à passer pourront être honorées pour peu qu’on accepte une certaine diversité. Il y a des temps très différents. Un drone peut être commandé et fabriqué rapidement, mais sera peut-être dépassé en quelques mois, tant la compétition est sévère en matière de mesures et contre-mesures. Par contre, les plateformes terrestres, navales, aériennes commandées aujourd’hui ne seront opérationnelles que dans plusieurs années. Raison de plus pour commencer tout de suite, aurait dit Napoléon.

Or, le projet ne touche en rien au format très insuffisant de nos forces, tous les intervenants l’ont souligné et presque unanimement déploré lors de l’audition des ministres devant la commission de l’Assemblée nationale. On arme enfin nos frégates et nos unités terrestres de vecteurs en nombre réaliste, mais le nombre de plateformes reste insuffisant. Le nombre de frégates de premier rang reste fixé à quinze, le porte-avions restera unique, alors qu’un second ne coûterait que la moitié du premier. Prolonger la vie des frégates de surveillance n’aura qu’un impact marginal. Le futur sous-marin Invincible remplacera dans les années trente une autre unité au lieu de s’y ajouter.

Les chars, même rénovés, et l’éventuel char de transition entre le Leclerc et le char européen du futur, resteront au nombre de 200.

Le nombre de Rafale restera stable, même si l’on peut admettre le raisonnement exprimé par la Ministre d’attendre le futur Rafale F5, qui manifestera une réelle supériorité tactique. Mais si la menace est bien immédiate, il serait quand même imprudent de ne pas accroître dans une mesure raisonnable le nombre de Rafale même au standard F4.

Il n’y aura pas de hausse significative des effectifs autres que la réserve. Bercy veille. Alors même que les unités déjà en nombre insuffisant sont surchargées par l’opération Sentinelle, où elles servent de variable d’ajustement pour la gestion de la police. Certes, le conflit ukrainien montre que les drones peuvent suppléer les hommes, mais il y a une limite.

La « dissuasion avancée » signifie que nous sommes prêts à mettre en jeu la survie de notre pays, et potentielle-ment de la civilisation humaine, aux confins de la Russie et de pays amis. Jouer avec ce concept sans se donner les moyens est inconséquent et, disons-le, criminel.

Royaliste avait émis des propositions précises (1), actualisées par le tableau ci-dessous, qui propose pour le début de la décennie 2030 des objectifs tenant compte de la situation et des délais de construction. Un député de gauche a évoqué une « loi de sincérisation », laissant entendre que l’actuelle programmation était largement factice. Mme Vau-trin a répondu à la commission qu’elle était prête à engager dès maintenant une réflexion sur le format des armées. Acceptez le défi ! Mettez en chantier une nouvelle loi de programmation !

Nous en appelons aux parlementaires : que cette révision soit liée à la présente loi d’actualisation, et qu’elle engage le gouvernement. Si l’on cherche de l’argent, il est possible de convertir en commandes aux industries une partie des aides aux entreprises. Si vraiment il y a urgence, prenons-la enfin au sérieux. ■

Eric Cézembre.

(1). Cf. Royaliste n°1256 bis Spécial Défense nationale du 13 mai 2023. En lecture directe sur https://www.archivesroyalistes.org/No-1256-bis-Special-Defense-national-2371