L’expression « Elbows Up » (joue des coudes en français) est une expression inventée par un hockeyeur canadien Gordie Howe pour désigner la manière la plus efficace de se défendre sur la glace face à un adversaire un peu trop agressif. Elle est devenue le slogan de tous ceux qui, au Canada, n’acceptent pas les rodomontades du président américain Donald Trump qualifiant leur pays de 51° Etat des Etats-Unis d’Amérique. Et, de fait, les électeurs canadiens ont joué des coudes en donnant la victoire au Premier Ministre Mark Carney, pourfendeur du président américain, son parti, le parti libéral, obtenant 43,5 % des suffrages exprimés, et devançant de deux points le parti conservateur pourtant donné largement gagnant dans les sondages à peine plus d’un mois avant le scrutin.
Les leaders des partis conservateur et social-démocrate Pierre Poilièvre et Jagmeet Singh ont même été balayés par des candidats libéraux et le Parti Québécois subit un sérieux revers au profit du parti vainqueur. Rien n’y a fait. Ni l’usure du pouvoir, ni le discrédit de Justin Trudeau et de sa politique, ni la crise du parti libéral, ni le côté néophyte du Premier Ministre par intérim, n’ont pu endiguer la remontée de ce parti qui a gagné plus de dix points par rapport à son score de 2021. Même les écologistes qui n’avaient que deux sièges dans la précédente assemblée ont trouvé le moyen d’en perdre un.
Pourtant la victoire des libéraux n’est que relative. Mark Carney ne pourra former qu’un gouvernement minoritaire faute d’avoir pu décrocher la majorité absolue des sièges à la Chambre des Communes (Il n’obtient que 168 des 172 sièges nécessaires). Il devra pour chaque projet de loi trouver des alliés. Le parti social-démocrate, malgré son mauvais score (6,3 % des suffrages exprimés soit un recul de plus de 11 points par rapport à 2021) paraît l’allié le plus probable. Il ne détient cependant plus que 7 sièges sur les 25 qu’il détenait auparavant. Le parti conservateur lui, malgré sa défaite, voit son score progresser de 7 points et bénéficie de 25 sièges supplémentaires, sa progression étant particulièrement sensible dans l’Ontario. Surtout, la campagne électorale a trop souvent laissé de côté des questions essentielles, comme l’inflation, la modernisation des infrastructures, la question de l’immigration que les voltefaces successives de Justin Trudeau sur le sujet a envenimé, sans oublier le désastreux bilan écologique de l’équipe sortante, voire la question récurrente du fédéralisme canadien.
Les éructations du président américain ont suscité dans la presse canadienne, particulièrement pendant la campagne électorale, un débat sur l’identité du pays et le statut du Canada particulièrement dans la partie majoritairement anglophone du pays. Qu’est-ce qui différencie la société canadienne de son homologue américaine, marquée qu’elle est dans tous les domaines par le mode de vie et les cultures de sa voisine ? Comment en serait-il autrement quand plus des deux tiers de la population vit à moins de 100 km de la frontière américano-canadienne qui en comporte plus de 9000 ? La Première Ministre de l’Alberta, Danielle Smith, n’a-t-elle pas proposé de demander aux Albertiens de voter par référendum le rattachement de leur province aux Etats-Unis d’Amérique en cas de victoire libérale ? Certains journaux anglophones envient les Québécois qui bénéficient de la langue française. Enfin, comment se retrouver une identité quand pendant des décennies on s’est présenté avec fierté comme un Etat postnational ? Vaste sujet. ■
Marc Sévrien.
Le Canada joue les coudes