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Royaliste n°1276 du 10 avril 2024

Le tournant sénégalais

Les Chemins du monde

mercredi 10 avril 2024

Historique : pour la première fois depuis l’indépendance du Sénégal en 1960, un outsider est élu président.

Le 24 mars dernier, l’opposant sénégalais Bassirou Diomaye Faye l’a largement emporté dès le premier tour de la présidentielle avec 54,28% des voix, face au candidat soutenu par le président sortant Macky Sall, Amadou Ba (35,79%), au milieu de 18 candidats ! Dans une zone frappée par les coups d’états militaire (Mali, Burkina Faso), la démocratie réputée la plus stable de la région a tenu son rang : le scrutin s’est produit dans le calme le plus absolu avec 66 % de votants. On comptait près de 8 kilomètres de queue devant l’Ambassade du Sénégal à Paris !

Seconde nouveauté c’est un jeune parti, dissous juste avant les échéances, le Parti des Africains pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité (le PASTEF) qui gagne les élections. Se réclamant du panafricanisme, ce parti souverainiste, composé de jeunes diplômés mais dont l’électorat représente toutes les composantes de la société sénégalaise, a réussi son pari : sortir Macky Sall et ses représentants du pouvoir, accusé de corruption et d’une trop grande proximité avec les Occidentaux, Paris en tête. D’ailleurs, Emmanuel Macron a immédiatement recyclé l’ex-président sénégalais dans une fumeuse structure aux contours flous : envoyé spécial du Pacte de Paris pour la planète et les peuples (4P) ! Longtemps œil de la France au sein de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), Macky Sall évite peut-être la prison, accusé par le nouveau pouvoir en place de la mort d’au moins 15 personne en 2019 lors de manifestation en faveur de la libération d’Ousmane Sonko.

Une seule ombre au tableau : Ousmane Sonko, précisément. Cet inspecteur des finances, maire de Ziguinchor en Casamance est le leader du PASTEF. Bon rhéteur, pédagogue et charismatique, il était prévu comme le candidat légitime du Parti pour ces élections. Mais le Palais présidentielle en a décidé autrement. Accusé tour à tour de démagogie ou de séparatisme (la Casamance, région méridionale et très différente du reste du pays, a connu un fort mouvement séparatiste de 1982 à 2002), Ousmane Sonko a été incarcéré pour viol en 2021 avant d’être relâché en 2023 et rendu inéligible. C’est donc le numéro 3 du parti, réputé pour sa très bonne connaissance des dossiers, qui s’est retrouvé sur le devant de la scène. L’affaire de mœurs de Sonko, douteuse pour bon nombre d’observateurs, n’a pas empêché ce dernier d’être nommé Premier ministre. Un scénario à la russe si l’on se réfère au duo Medvedev-Poutine lorsque ce dernier fut interdit de se représenter en 2008 après deux mandats successifs.

Et demain ? Le PASTEF a rappelé ses liens historiques avec la France où vivent 160 000 de leur compatriotes. Seulement plus question de se sentir inférieur face à Paris : le Sénégal est souverain et libre de coopérer avec qui bon lui semble. Dakar veut dans un premier temps sortir du franc CFA. La décision d’un retrait devra être prise avec les autres pays de la CEDEAO… mais d’ici là de l’eau va couler dans le fleuve Sénégal.

Cyril Garcia.