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Royaliste n°1302 du 4 juin 2025

Mer Rouge : La nouvelle guerre de Suez

Les Chemins du monde

mercredi 4 juin 2025

Les échanges de missiles entre Tel-Aviv et Sanaa s’inscrivent dans un cadre élargi, du golfe Persique au Sahel et de la Méditerranée à l’océan Indien. La lutte pour le contrôle de cette vaste zone-tampon entre Orient et Occident risque de provoquer une déstabilisation générale des pays riverains de la mer Rouge.

Quels sont les liens entre les Houthis, qui sont au pouvoir à Sanaa depuis une décennie, et les Gazaouis ? Comme ils ne se sont matérialisés qu’au lendemain du 7 octobre 2023, on pense que les membres du parti Ansar Allah (partisans de Dieu), comme ils s’appellent eux-mêmes, sont instrumentalisés par Téhéran comme ultimes alliés au sein de « l’axe de la résistance », défait en Syrie, au Liban et à Gaza. Les liens avec la famille Houthi sont néanmoins plus anciens. Leur version locale d’un Islam dynastique (qui parfois qualifie le zaïdisme de branche du chiisme) s’est certes rapprochée de l’Iran, mais c’est surtout l’aide technique apportée par les Gardiens de la Révolution à leur guerre civile qui est déterminante. L’intervention contre Israël leur a redonné une légitimité populaire qu’ils étaient en train de perdre surtout dans la capitale.

L’arme la plus efficace des Houthis est leur situation géographique qui leur confère la capacité d’organiser un blocus maritime d’Israël plus efficace que celui de l’Égypte en 1967, fermant le détroit de Tiran qui commande l’accès au golfe d’Aqaba et au port d’Eilat.

Dans ces conditions, comment interpréter l’accord auquel seraient parvenus le 6 mai les Etats-Unis avec les Houthis sans inclure Israël ? Après que des missiles et des drones aient été lancés contre des bâtiments marchands mais aussi des porte-avions américains, Washington avait entamé le 15 mars une campagne de bombardements intensifs, jusqu’à détruire le port pétrolier de Ras Issa mi-avril. Israël en avait fait de même contre le port principal d’Hodeïda et l’aéroport de Sanaa. Les affrontements se poursuivent avec Tel-Aviv mais la route maritime de la mer Rouge est ouverte. Pourquoi cette différence d’approche ? L’accord intervenait à la veille de la tournée de Trump en Arabie saoudite et dans le Golfe. Il s’inscrivait dans une phase de contacts officieux avec Téhéran sur le nucléaire. Israël, qui s’y opposait, n’avait pas été mis dans la boucle.

L‘intérêt national américain. - Le fond de la question est que le président Trump n’a pas identifié d’intérêt stratégique national dans la région hormis la liberté de navigation internationale. Après l’échec magistral de Moscou en Syrie, il n’y a pas de menace directe russe ou chinoise. Le prince héritier saoudien a compris son erreur initiale d’avoir voulu engager à grands frais une guerre pour le Yémen. Il s’est habilement replié sur ses mégaprojets de développement qui rééquilibrent le royaume plutôt vers le nord-ouest d’où il pourra se relier directement avec l’Égypte (à Charm-el-Sheikh au sud du Sinaï) et garantir tant Aqaba (Jordanie) qu’Eilat. Même si Ryad ne reconnaît pas diplomatiquement Israël, une entente objective et tacite s’établit avec Jérusalem.

Qui protège le canal de Suez. Pour cet « objet essentiel », « s’il arrivait qu’elle ne fût plus au Caire », comme Jacques Bainville en faisait l’hypothèse en 1930 lorsque la contestation montait en Égypte contre le protectorat britannique, il en concluait que Londres devrait alors « s’appuyer sur le sionisme » (article paru à l’Action française, 25 octobre 1930). L’Égypte, étant devenue le maillon faible de la région au lieu d’en avoir été la puissance dominante, c’est l’Arabie saoudite – encore embryonnaire à l’époque - qui a pris le relais de l’Empire britannique et qui porte à bout de bras la dette égyptienne et son économie. Israël et la communauté internationale en général y trouvent leur compte. C’est au milieu de cet ensemble de facteurs que la situation de la Bande de Gaza prend son sens.

« L’alliance phénicienne ». - Si Washington en effet entend se limiter à la libre navigation, c’est sans préjudice du rôle dévolu par les « sionistes » eux-mêmes à la profondeur stratégique de l’État d’Israël. Le conflit avec les Houthis est une sorte de combat sous les radars, à l’abri d’une dissuasion qui ne dit pas son nom, qui n’implique pas de montée aux extrêmes avec l’Iran mais qui n’interdit pas de poursuivre la coopération avec les pays arabes.

Le premier d’entre eux est les Émirats Arabes Unis (EAU) avec lequel les relations sont les plus nourries dans le cadre des accords d’Abraham. Or les EAU et Israël doivent, pour commercer entre eux par voie maritime, passer à la fois le détroit d’Ormuz, celui de Bab el Mandeb et le canal de Suez, en contournant la péninsule arabique. A la faveur de la guerre du Yémen, les Émirats, nouveau « pouvoir phénicien » (1), se sont rendus maîtres des côtes des deux rives du golfe d’Aden, le sud Yémen, l’île de Socotra (2), celle de Périm, et le Somaliland (Berbera). Via les ports méditerranéens, égyptien et libyen, et à partir du Tchad, ils mettent la pression sur le Soudan jusqu’à ce que des attaques de drones aient pu cibler Port-Soudan, principal accès du pays à la mer Rouge, siège de l’armée nationale et du gouvernement officiel.

Les deux guerres civiles, qui depuis dix ans ont fait chacune 400 000 morts respectivement au Yémen et au Soudan, sont liées. Non seulement les soldats soudanais ont été utilisés par l’Arabie saoudite pour mener la guerre terrestre à ses frontières, et les Yéménites, l’un des peuples les plus armés au monde en armes légères, ont poursuivi leur trafic d’armes légendaire vers l’Éthiopie (décisif dans la guerre du Tigré) et le Soudan, mais leurs objectifs sont de plus en plus convergents dans les stratégies des puissances régionales.

Un bilan catastrophique. - On mesure les risques d’une telle dérive, le chaos politique et les catastrophes humanitaires qui s’ensuivent. La situation est hors de toute maîtrise. Elle a fait l’objet d’approches fractionnelles. Les Nations Unies ont désigné des envoyés spéciaux pour chaque crise, séparément, qu’il s’agisse du Yémen, de la Somalie, du Soudan et de la Libye. Les clefs ne sont jamais dans les mains des interlocuteurs locaux, dont aucun ne dispose d’une vue d’ensemble. La synthèse ne se fait pas à New York ni même à Washington, mais à Abou Dhabi et à Ryad - peut-être avec les services de renseignement à Jérusalem.

Les Palestiniens sont les premières victimes de ces redistributions des cartes au niveau des ensembles régionaux. Mais les métastases se généralisent rapidement à l’Égypte, l’Éthiopie, le Somaliland et la Somalie. Une mention spéciale doit être faite pour Djibouti par où transitent, comme au temps de Rimbaud et de Monfreid, hommes et armes et où se donne à voir le lien susmentionné entre les deux guerres du Soudan et du Yémen (et celle latente d’Éthiopie). Le passage s’effectue au point le plus étroit entre les deux continents, au nord d’Obock, en pays afar, ethnie à cheval sur Djibouti et l’Éthiopie, qui dominait le territoire français jusqu’à l’indépendance.

La zone est éminemment fragilisée par le déséquilibre démographique qui en fait une source majeure d’émigration à travers la mer Rouge vers l’Arabie saoudite et le Golfe, ainsi que vers l’Europe à travers la Libye. Les Érythréens (dont 40% seraient à l’extérieur), les Somaliens, les Éthiopiens (125 millions d’habitants), les Soudanais (50 millions), même les Égyptiens (108 millions) figurent parmi les premiers contingents.

Alors continuons de ne pas regarder, de ne rien voir, de ne rien faire, de s’en remettre à des proxys (intermédiaires) régionaux, de vendre des armes de tous côtés, de se barricader chez soi, de s’apitoyer sur les enfants morts, blessés, affamés, orphelins, et tout explosera à notre figure. Mais les conteneurs passeront en sécurité, en silence et sans un jour de retard. ■

Yves La Marck.

(1). Gérard Prunier, « la guerre civile au Soudan : nature, statut géopolitique et impact régional », Hérodote, « Géopolitique de la mer Rouge », n°196, 1er trimestre 2025. (2). Quentin Müller, L’Arbre et la tempête. Socotra, l’île oubliée, Marchialy, avril 2025.