Ils sont des centaines. Des milliers. Des centaines de milliers. Et les images qui nous parviennent sont impressionnantes : des Serbes de tous âges manifestent et investissent les rues de près de 200 villes serbes, surtout celles de Belgrade, depuis plus de quatre mois. Certains ont même, dernièrement, revêtu… des gilets jaunes ! Clin d’œil volontaire ? On voudrait le croire, en tant que Français.
Ces rassemblement massifs constituent « la plus grande manifestation de l’histoire de la Serbie », d’après le quotidien d’opposition Nova. D’opposition à qui, à quoi ? Sans les réponses à ces deux questions, impossible de comprendre ce raz de marée citoyen. Tout « commence » lorsque l’auvent de la gare de Novi Sad s’effondre, le 1er novembre 2024 vers 11h50, causant la mort de 15 personnes. La gare avait été pourtant rénovée il y a peu de temps, notamment grâce à l’argent de la Chine... La négligence du gouvernement en matière de respect des normes de sécurité et plus globalement s’agissant de la gestion des infrastructures est rapidement pointée du doigt par de jeunes Serbes, souvent étudiants. Les contrats de concession de travaux publics — en l’occurrence, accordé ici sans appel d’offre à un consortium chinois – sont aussi dénoncés avec virulence. Des manifestations s’ensuivent, croissent, s’amplifient. Depuis novembre, le mouvement a organisé plus de 1160 manifestations en Serbie.
Puis, autre coup de tonnerre avec la démission du Premier ministre Milos Vucevic, mardi 28 janvier. La veille, le tabassage d’une étudiante, qui appelait à manifester, par des membres du parti au pouvoir, le Parti progressiste serbe (SNS), avait encore renforcé la colère des manifestants. On comprend alors que la contestation va plus loin dans ses motivations. C’est bien le régime présidentiel fort qui est vilipendé, ainsi que ses liens avec la mafia, ses liens avec la télévision. Est également critiquée la nécessité pour de nombreux entrepreneurs serbes d’être adhérents au SNS pour pouvoir faire des affaires concluantes. D’ailleurs, dans une interview accordée au site Voix de l’Hexagone, le spécialiste des Balkans, Alexis Troude, rappelle que le président « Aleksandar Vučić était jadis connu comme l’un des leaders des hooligans du club de foot de l’Étoile rouge. Et il a maintenu des contacts avec eux par la suite ». Et d’ajouter : « Les jeunes en ont assez de devoir prendre la carte du parti pour trouver un travail quand ils sont diplômés, ingénieurs ou autre. Ce n’est évidemment pas normal. »
Il semble encore prématuré de formuler des pronostics sans appel. Il n’empêche… La démission du Premier ministre montre que le mouvement a tout de même secoué le cocotier du pouvoir. Jusqu’à le faire chuter brutalement ? Alexis Troude imagine plutôt une transition douce après dix années de ce qu’il nomme « partitocrature ». Mais une interrogation cruciale se pose : quelles oppositions peuvent défier le gouvernement aujourd’hui ? En dépit de la réelle « yougo-nostalgie » qui touche une bonne partie des Serbes, le Parti communiste serbe n’existe plus ; le le parti de centre-droite de l’ancien président Vojislav Koštunica est en train de renaître ; enfin les oppositions de droite sont fortes mais divisées. « Cette droite divisée n’est pas vraiment un danger pour Vučić », précise Alexis Troude. Ainsi, même si le mouvement citoyen perdure, il faudra qu’il puisse trouver une satisfaction et une concrétisation politiques de ses demandes, afin d’espérer un réel changement.
Indiana Sullivan.
Que se passe-t-il en Serbie ?