La paix est-elle à vendre ? Peut-elle s’acheter ? Si la guerre n’a pas que des causes et donc des buts économiques, la paix a nécessairement des « conséquences économiques » autant que politiques. Vieux débat illustré à la fin de la première guerre mondiale entre John Maynard Keynes et Jacques Bainville. Le rôle international de Donald Trump renouvelle la question.
L’économiste français, largement méconnu en dépit des travaux de François Perroux (1), Antoine-Augustin Cournot (1801-1877), avait été le premier à décrire le changement d’ère dans ses « Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes » publiées en 1872 : « De roi de la Création qu’il était ou qu’il croyait être, l’homme est monté ou descendu (comme il plaira de l’entendre) au rôle de concessionnaire d’une planète », ou pour être plus direct : « jusqu’ici l’homme avait à faire valoir un domaine, il a une mine à exploiter ». Cournot écrivait avant la « ruée vers l’Afrique ». Ses propos ont été redécouverts en 1960 à la faveur des décolonisations, à commencer par celle du Congo belge (2), d’autant plus symbolique que son devenir avait été le sujet de la fameuse conférence de Berlin de 1885. La mainmise sur les mines du Katanga au début de l’accession à l’indépendance n’a pas cessé de hanter les esprits jusqu’à ce jour. Ce n’est pas un hasard si le premier effort diplomatique de Trump II a visé le différend entre Kinshasa et Kigali pour le contrôle des mines de coltan du Nord-Kivu. L’accord paraphé à la Maison Blanche le 27 juin reprenait textuellement les accords précédents sauf sur un point : il créait un « cadre économique » grâce auquel des investissements américains viendraient en quelque sorte « légaliser » l’acheminement et le traitement du coltan au Rwanda.
Le même modèle a été suivi pour l’accord paraphé le 8 août entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan aux termes duquel le corridor de Zanguezour sur 43 kms le long de la frontière de l’Arménie avec l’Iran, reliant les deux morceaux de l’Azerbaïdjan, Bakou au Nakhitchevan, serait concédé à bail de 99 ans à des sociétés américaines chargées d’y faire transiter oléoduc, route, chemin de fer, fibre optique : axe déjà baptisé TRIPP (Route Trump de la paix et de la prospérité internationales).
Trump se prévaut d’être intervenu dans d’autres conflits présentant tous un enjeu économique crucial : entre Éthiopie et Egypte pour l’exploitation des eaux du Nil bleu, renouant sans le dire avec la tentative américaine malheureuse en 1955 de financer le barrage d’Assouan voulu par Nasser qui détermina le basculement de ce dernier vers l’aide de l’URSS ; entre Pakistan et Inde pour le partage cette fois des eaux de l’Indus ; avec les Houthis du Yémen pour sécuriser le transit maritime international en mer Rouge ; entre les deux parties libyennes pour permettre aux sociétés pétrolières américaines de reprendre leur activité ; entre Thaïlande et Cambodge, permettant à Washington de concurrencer l’influence chinoise, comme dans le Caucase l’accord précité marginalise le rôle traditionnel de la Russie et isole un peu plus l’Iran.
Lors du premier mandat Trump, les accords d’Abraham avec les Emirats arabes unis, le Bahrein, le Maroc, obéissaient déjà à cette logique, avec des milliards d’investissements à la clé, qui jusqu’à présent ont résisté à la pression politique visant Israël. La réponse américaine réside dans une fuite en avant financière sur le fondement de la reconstruction du Liban-sud, de la Syrie et de la Bande de Gaza (et au Maroc le développement du Sahara occidental). On évoque à cet égard le précédent du plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale. L’Ukraine pourrait rentrer dans cette catégorie.
La logique derrière les efforts de paix. - Alors que les médias rappellent inlassablement que Trump est motivé par l’ambition d’être consacré par le prix Nobel de la paix, s’agit-il pour lui d’une cause personnelle, d’une posture altruiste, ou même d’un préjugé pacifiste ?
Il faut bien analyser les caractéristiques de ces initiatives internationales. Trump a déclaré à plusieurs reprises que les Etats-Unis ne sont plus les gendarmes du monde. Les accords qu’il a favorisés ne prévoient pas d’envoi de forces armées nationales, pas même de casques bleus onusiens – car il s’agit de contourner toute implication multilatérale - mais seulement d’investissements de sociétés privées. On aurait garde d’oublier que la même administration Trump a parallèlement démantelé son agence d’aide. Il n’est plus question d’aider « le tiers-monde » ou « les pays pauvres », mais de prendre des terres ou des mines, d’exploiter les fonds marins ou l’espace, à la faveur de concessions, d’appropriations à durée limitée ou indéterminée. Les Etats-Unis n’interviennent pas sur l’ensemble des sujets, mais seulement là où ils bénéficient d’un avantage comparatif. Par le passé, ils ont abandonné un certain nombre de secteurs, au premier chef le secteur minier (côté occidental, l’Australie et le Canada, sont seuls à concurrencer la Chine), mais aussi le transport maritime (où dominent le Danemark, la France, l’Italie, la Grèce), y compris les chantiers navals (la Corée du sud tient la tête). Les grands intervenants américains à l’investissement à l’étranger sont dans les secteurs de l’énergie, de l’armement et des travaux publics, sans compter le numérique et la communication. Leurs PDG sont les seuls diplomates de confiance de Trump.
La stratégie américaine s’inscrit non pas dans une vision mondialiste mais tout le contraire : dans une approche mercantiliste (3). Pour son vice-président J.D.Vance et ses conseillers économiques, l’intérêt national doit être défini stricto sensu. Vance avait ainsi mis en doute l’opportunité de l’opération contre les Houthis au motif que la navigation en mer rouge concernait fort peu les intérêts américains. Ceux-ci passaient essentiellement par le Pacifique, d’où la priorité accordée au contrôle du canal de Panama. D’une manière générale, Vance et le secrétaire d’Etat Rubio sont partisans de se refermer sur leur hémisphère, de le réaméricaniser, du nord au sud, de l’Arctique, Groenland et Canada compris, à la Patagonie, en passant par les Caraïbes (l’ex-golfe du Mexique avec pour cible le Venezuela et in fine Cuba).
La rivalité avec la Chine. - On entrevoit ici la manière dont l’administration Trump conçoit la rivalité avec la Chine. Sous trois angles : d’abord la méthode. L’aide américaine ne rivalisait pas avec l’influence chinoise, non pas du fait des montants alloués, mais en raison des conditionnalités. Beijing se faisait une religion de ne pas intervenir dans les affaires intérieures, fermait les yeux sur la répression et la corruption. Ce fut la pratique des Etats-Unis tout au long de la guerre froide qui s’était perpétuée mais qui avait subi un renversement radical au tournant du siècle avec la promotion des causes sociétales. Le démantèlement de l’USAID a été directement attribuée à une volonté de rupture avec cette tendance « woke », y compris au sein du Département d’Etat également gangrené.
Ensuite, l’endiguement. La dynamique des « routes de la soie » a été compromise avec le confinement dû au Covid. Les fonds disponibles ont été réduits. Leur utilisation a rencontré des limites. Le piège de la dette a asphyxié de nombreux Etats clients. L’Amérique a repris l’offensive sur plusieurs théâtres, en Asie (Pakistan, Cambodge, Corée), en Afrique (Grands Lacs), outre la volonté de bouter la Chine hors du double hémisphère au nom de la doctrine Monroe.
Enfin, la retenue. L’administration Trump se garde bien de pousser la Chine trop loin. La politique internationale serait accordée à un concept de stricte suffisance. Le temps est fini de l’omniprésence américaine souvent dépensée au profit d’alliés ou de clients sans un intérêt direct et immédiat. Washington veut éviter de se disperser, il doit prioriser. Dans cette logique, des accords devraient être possibles avec la Chine dans certaines situations, des marges laissées aux autres pour ne plus être « la nation indispensable ». La Turquie a parfaitement compris (accords entre Erdogan et Trump le 25 septembre à New York). L’idéal pour Trump eût été que la même logique s’applique avec la Russie. Le président est sincèrement persuadé que l’absence de la Russie du concert international prive les Etats-Unis et l’économie mondiale de coopérations fructueuses pour le capitalisme oligarchique en Arctique, en Asie centrale, en mer Noire, et même en Extrême-Orient. Poutine ne semble pas avoir été réceptif à cette grande vision d’exploitation de la planète commune.
Un bilan. - Si la méthode s’est imposée face à des conflits limités, elle a échoué à ce jour sur les conflits majeurs que sont l’Ukraine et la Palestine, où les enjeux économiques (terres rares pour le premier, investissements des pays du Golfe dans le second cas) ne sauraient prévaloir sur les impératifs politico-stratégiques. On peut s’interroger sur la pérennité d’accords de circonstance (« en trompe l’œil » selon des ironistes jouant sur les mots) entre des pays historiquement, structurellement et politiquement si divisés comme l’Inde et le Pakistan ou le Congo et le Rwanda ou l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Aucun résultat à ce jour en Libye, au Yémen ou au Soudan, la pire catastrophe humanitaire actuelle. Outre les avantages économiques encore très hypothétiques, la rentabilité des dits investissements laissant grandement à désirer, on remarquera toutefois que les accords ont, en tant que tels, une portée politique puisqu’ils vont à l’encontre des intérêts des autres puissances régionales : la Chine en Himalaya et au Congo, la Russie et l’Iran au Caucase.
L’Europe ne fait pas exception au rouleau compresseur Trump qui attend d’elle des contrats et des investissements en matière d’énergie, d’armement et d’information. Plus grave encore, l’effet d’obsolescence face au changement d’ère. L’Union européenne est désormais la seule entité internationale à poursuivre une politique d’aide à l’ancienne, ouverte à tous, pratiquant l’éclectisme, déliée des priorités politiques, arc-boutée sur des conditionnalités impossibles, à la gestion techno-bureaucratique, sans priorités affirmées, réduite à un saupoudrage sans impact décisif. Le post-modernisme de l’ensemble de la construction européenne depuis la fin de la seconde guerre mondiale est sérieusement remis en cause dans les faits. Les idées tardent à suivre. Le monde de Trump dépasse sa personne. Il interpelle l’organisation de la planète, Europe comprise. ■
Dominique Decherf.
(1). Bertrand de Saint-Sernin, Cournot-le réalisme, Vrin, 2002. (2). Pierre Boutang dans La Nation française, n°251, 27 juillet 1960. (3). « Trump mercantiliste », Royaliste, n°1296, 12 mars 2025.
Trump, le concessionnaire de la planète