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Royaliste n°1299 du 25 avril 2025

Une Turquie prérévolutionnaire

Les Chemins du monde

mercredi 23 avril 2025

La colère d’une partie de la population turque contre l’arrestation, le 23 mars, du maire kémaliste d’Istanbul affaiblit le pouvoir turc et divise le pays.

Les manifestations qui ébranlent une partie de la Turquie depuis le 23 mars en réponse à l’arrestation du maire d’Istanbul et leader du très kémaliste CHP (Parti Républicain du Peuple), Ekrem Imamoglu pour corruption sont les plus imposantes à Istanbul depuis celles de 2013 pour la défense du parc Gezi. Les étudiants contestent un système universitaire conservateur et prosélyte sur le plan de l’islam et la baisse des moyens tant humains que matériels accordés à des disciplines comme la sociologie, les mathématiques ou les sciences physiques. Ceux dont les familles en ont les moyens se tournent vers des établissements privés très sélectifs socialement, les autres n’ont plus comme choix que de se soumettre ou d’émigrer. Les difficultés économiques actuelles renforcent également le malaise des jeunes en rendant plus difficile l’entrée dans la vie professionnelle et la fondation d’une famille. Mais, au-delà, c’est toute une partie de la population turque qui est en voie de fragilisation avec une inflation galopante, un Etat-Providence de plus en plus réduit dans son format par le gouvernement islamiste, une flexibilisation accrue de l’emploi et une hausse du chômage.

Face à cette contestation dans la rue, le pouvoir en place a multiplié les arrestations arbitraires, les procès, les condamnations à des peines de prison. Il a fait fermer des comptes sur les réseaux sociaux, renforcé sa main mise déjà très forte sur le secteur audiovisuel. Pourtant, il semble ne pas vouloir dépasser un certain degré de répression. Ainsi, on ne tire pas encore les balles réelles. Par ailleurs, le 10 avril, 107 manifestants qui avaient été emprisonnés pour participation à des rassemblements illégaux ont été libérés par la justice. Cependant l’expression du mécontentement de la population n’est pas récente. En mars 2024 déjà, les élections municipales avaient été l’occasion d’une percée significative du CHP, particulièrement mais pas uniquement dans les grandes villes. Et ce même 23 mars, jour même de l’arrestation d’Imamoglu, les élections primaires organisées pour désigner le candidat du parti kémaliste à l’élection présidentielle de 2027 ont vu triompher Ekrem Imamoglu avec la participation de plus de 15 millions d’électeurs. Enfin le mouvement ne se limite pas à Istanbul et peut prendre des formes variées comme le boycott de certains lieux ou produits reliés selon les contestataires à des proches du pouvoir.

Quel avenir pour cette contestation ? La prudence s’impose en la matière. Certes Imamoglu a su se faire apprécier par sa politique sociale et une orientation sociale-démocrate qui tranche avec la politique du président turc. Mais ce dernier contrôle encore l’appareil répressif et une très large partie des médias publics et privés. Une part de la société approuve sa politique religieuse même si Imamoglu est lui-même un pratiquant avéré. Il n’est pas évident non plus que les Kurdes soient prêts à soutenir le CHP car celui-ci était resté fort discret lors des destitutions et les arrestations de maires kurdes ces dernières années. Erdogan de son côté semble vouloir se rapprocher des Kurdes dont une partie, conservatrice, le soutient déjà. Enfin sur le plan international, nombreux sont les États qui aspirent à une Turquie stable solide et il est donc fort probable que l’on se contentera d’exprimer des préoccupations d’usage, sauf en cas de dérapage. Bref rien n’est joué et l’avenir reste ouvert. ■

Marc Sévrien.