La séquence budgétaire en cours ne modifiera pas fondamentalement la copie du gouvernement. Pris dans leurs calculs électoraux, les oppositions se sont contentées jusqu’à présent de quelques trophées en laissant intact une politique de l’offre qui ruine progressivement l’Etat.
Depuis la fin du mois d’octobre, la politique française vit à l’heure du budget. Rien d’anormal vu la situation désastreuse de nos finances publiques. Ces longues heures de débats parlementaires vont-elles permettre enfin de s’attaquer aux causes structurelles de ce désastre ? On peut sérieusement en douter. Jusqu’à présent, on s’est surtout contenté d’expédients qui font la poche des contribuables et d’arracher quelques milliards – bien peu – aux plus aisés sans que la charge qui pèse sur les classes moyennes en soit en rien allégée.
Pourtant des dizaines d’études universitaires, de rapports parlementaires, de productions de la Cour des comptes, de notes de l’INSEE documentent parfaitement l’origine de nos maux, mais les députés proches du pouvoir actuel les ont soigneusement passés sous silence et ceux de l’opposition ignorés le plus souvent.
Prenons les budgets de l’Etat et de la sécurité sociale. Les allègements de cotisations sociales, les réductions d’impôts, les subventions diverses dont bénéficient les entreprises atteignent aujourd’hui le chiffre astronomique de 270 milliards d’euros, montant à rapprocher du niveau du déficit public (autour de 165 milliards en 2025). Le phénomène n’est pas nouveau, même s’il a changé d’échelle depuis le début de l’ère macroniste : dans les années 90, ce chiffre se maintenait autour de 30 milliards par an, il était de 100 milliards en 2008 et a presque triplé en 15 ans. Sous l’effet de ce déluge d’argent public, le déficit et la dette se sont envolés, les intérêts de cette dette aussi et l’Etat est littéralement asphyxié : année après année, il est contraint de réduire ses missions essentielles pour se transformer en un guichet qui signe des chèques à l’aveugle, la plupart sans provisions.
Cette fameuse « politique de l’offre » a-t-elle eu des retombées tangibles pour le pays ? Pas sur l’investissement productif qui continue de piquer du nez. Encore moins sur le commerce extérieur, dont le déficit a doublé en 10 ans. Pas davantage sur notre industrie qui produit désormais moins de 10% de la richesse nationale. Quant à l’emploi, la France n’a guère fait mieux que ses voisins européens et la plupart des nouveaux emplois relèvent de secteurs à faible valeur ajoutée. Là, en revanche, où les retombées sont parfaitement visibles, c’est sur les dividendes versés par les groupes du CAC 40 - près de 100 milliards d’euros distribués en 2024 – et sur les intérêts payés aux créanciers de l’Etat – 60 milliards d’euros, qui partent pour moitié vers l’étranger.
Au vu de ce triste bilan, certains dénoncent un complot des « riches » et des « ultrariches ». Il traduit surtout un fait incontournable : depuis plus de 30 ans, le capitalisme français vit sous perfusion de l’Etat. Jacques Sapir a souligné à juste titre dans ces colonnes (cf. Royaliste n°1310) le rôle néfaste de l’euro sur la croissance et la compétitivité de l’économie française qui a contraint les gouvernements successifs à compenser cet effet par des transferts croissants d’argent public ; mais le mal vient sans doute de plus loin et l’on peut difficilement occulter la réalité d’un système entrepreneurial frileux, peu innovant, qui a longtemps vécu de ses rentes, de ses marchés captifs, à l’ombre de ses grands groupes et de la tutelle protectrice de la puissance publique.
Rien de changé. - De ces constats parfaitement documentés, qu’ont fait nos députés ? Peu de choses. Le financement de la politique de l’offre sort presque inchangé des débats dans l’hémicycle, le gouvernement ayant tout juste accepté de réduire à la marge les allégements de cotisations sociales (1,5 milliards sur 80 milliards !). La liste des crédits affectés aux missions de l’Etat part au Sénat sans que les députés aient trouvé le temps d’alléger les coups de rabot qui touchent la plupart des ministères. Quant à « la pluie de taxes » dénoncée par le MEDEF, elle se solde par une dizaine de milliards de recettes supplémentaires - si l’on déduit celles qui seront déclarées inconstitutionnelles – bien loin de compenser un déficit public qui restera en 2026 autour de 150 milliards d’euros.
Chacun des groupes politiques s’est replié sur ses petits calculs électoraux. Les socialistes ont tout misé sur leur mesure phare , le décalage de la réforme des retraites, obtenu au prix d’une taxe stupide sur l’épargne des Français. Les Insoumis ont passé leur temps à dénoncer les compromis entre PS et macronistes. Les écologistes ont soutenu alternativement le PS et LFI, pour ménager leurs futures alliances. Le centre et la droite républicaine ont veillé aux impôts de leurs électeurs. Le RN a joué les opportunistes – un jour social, un autre jour ultralibéral – pour conserver les faveurs de ses divers électorats. Les seules tentatives pour relever le niveau des débats sont venues du groupe LIOT, de quelques MODEM et des communistes, mais dans le brouhaha général, ils étaient inaudibles.
Pouvait-il en être autrement ? La fragmentation de l’Assemblée, la tension qui règne entre les partis, à gauche comme à droite, l’ombre portée des prochaines élections municipales et de la présidentielle, ne permettaient sans doute pas de traiter les questions de fond, ni même de les faire émerger dans les débats. Il n’empêche, le sauvetage de l’Etat, le rétablissement de nos comptes sociaux ne sont pas pour demain et la réduction des inégalités sociales devant l’impôt restera, de longues années encore, en friche. Pour s’attaquer réellement à ces sujets, il nous faudrait un pouvoir stable, l’intérêt public chevillé au corps, et une classe politique sérieuse. L’un et l’autre nous manquent cruellement. ■
Henri Valois.
Une étrange amnésie