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Royaliste n°1273 du 28 février 2024

À fleur de peau

Les Lettres

mercredi 28 février 2024

Après un premier roman très remarqué, Faux départ, Marion Messina confirme avec son nouveau roman, La peau sur la table, ses talents d’écrivain.

Trois balles, dont deux dans le dos. C’est ce que Jérôme Laronze a reçu des gendarmes le 20 mai 2017. Recherché pour avoir refusé de se soumettre à un contrôle de la Direction départementale de la protection des populations de Saône-et-Loire, celui-ci ne s’était pas arrêté à un de leurs barrages. L’un d’eux a sorti son arme et tiré sur cet agriculteur bio de 37 ans, syndicaliste de la Confédération paysanne qui avait dénoncé encore quelques jours auparavant l’agriculture industrielle et les contraintes administratives pesant sur les paysans. Si l’affaire survenue il y a sept ans a fait l’objet d’un documentaire (Sacrifice paysan, 2022), il n’y a plus, pour s’en souvenir encore aujourd’hui, qu’une partie du monde paysan et des militants écologistes, ou peu s’en faut. Et puis, aussi, Marion Messina, collaboratrice régulière de Marianne et romancière remarquée pour son premier roman (Faux départ, Le Dilettante, 2017).

En exergue du deuxième, La Peau sur la table (Fayard, 2023), Messina rend en effet hommage à Laronze en citant les premiers vers d’un long poème du Colombien Ignacio Escobar (Cuaderno de hacer cuentas, 1974) : « Las cosas son iguales a las cosas / Aquello que no puede ser dicho, hay que callarlo ». Ce que l’on pourrait traduire ainsi : « les choses sont égales aux choses : ce qui ne peut être dit doit être réduit au silence ».

Le silence, Marion Messina, n’a pas choisi de le garder. Avec le personnage d’Aurélien, paysan bio de l’Ardèche, elle dit la réelle souffrance de ceux qui voudraient bien faire les choses, sans pesticides ni intrants, et qu’on emmerde jusqu’au suicide avec une opiniâtreté laissant coi. Elle dit aussi notre monde tel qu’il ne va plus, l’ère du vide dans laquelle nous sommes immergés jusqu’au cou. Avec un style flamboyant.

« Les parents distribuent des baffes au hasard ; ils sont impassibles devant la turbulence et l’impolitesse, mais sévissant dans pitié pour un soda renversé », écrit-elle au milieu de pages d’anthologie sur ce grands corps malade qu’est devenu l’Éducation Nationale, ses profs transformés en gardes-chiourmes déclassés et malmenés par la connerie de compétition de parents d’élèves décérébrés. Ses baffes, Marion Messina, elle, ne les distribue pas au pif, mais à bon escient. Elle applaudit sur les joues de la macronie. Elle tabasse avec une joie qu’on devine immense l’imposture, cette plaie d’Égypte qui s’est abattue sur nos sociétés, qui conduit tout un chacun à faire la démonstration de son utilité miraculeuse sur Linkedin comme « un vendeur de robots ménagers sur les marchés ». Au final, notre système français actuel, de plus en plus répressif avec ceux qui se soumettent encore à ses lois comme à une taxation tout azimut, mais scandaleusement permissif pour la canaille, que celle-ci vende du shit ou s’évade fiscalement – quand il lui arrive encore de payer des impôts – avec l’aide des banquiers, est KO debout.

André Pierre.

Marion Messina, La Peau sur la table, Fayard, 2023.

Sacrifice paysan, de Gabrielle Culand, 2022, 57 mn – en replay sur arte.fr jusqu’au 31/07/2024.