Non seulement parce qu’il s’agit d’un bon filon commercial mais surtout parce qu’il y a un public très motivé, les héros de BD ont su trouver, après la mort de leurs créateurs, des continuateurs poursuivant les sagas de leurs aînés. Si Tintin demeure l’exception (mais on ne compte plus les rééditions de variantes, telle la version prépubliée en 1954-1956 de L’Affaire Tournesol), la grande majorité des personnages devenus des mythes continuent allègrement leurs aventures.
Certains n’apparaissent pas, il est vrai, très probants, comme le Ric Hochet de Zidrou et Van Liemt (Le Lombard), dont le décalage frise l’anachronisme et cultive l’ambiguïté entre le bien et le mal. D’autres se situent dans une honnête continuation tel les Lefranc, avec un dernier opus, La Régate, de Régric et Roger Seiter (Casterman), évoquant immanquablement l’un des derniers Tintin, Vol 714 pour Sydney. Les Schtroumpfs (Le Lombard), toujours cornaqués par la famille de Peyo, se retrouvent concurremment dans la série classique et le Village des schtroumpfs qui féminise l’univers avec des schtroumpfies. La grande œuvre de Jacques Martin, Alix (Casterman), poursuit vaillamment son épopée dans l’empire romain sur trois périodes, la classique (en dernier, Le Royaume interdit), l’époque sénatoriale (L’Atlantide) et la jeunesse gauloise (Corsica).
Lucky Luke tire toujours « plus vite que son ombre » et le « cow-boy solitaire » popularisé par Morris et Goscinny poursuit son chemin dans l’Amérique de la fin du XIXe siècle avec son mélange d’intrépidité, de gentillesse et de sens de la justice enrobé d’humour. Depuis quelque temps, en dehors de la série courante, il est prêté de temps à autre à un auteur en dehors du sérail, un peu à la manière de Spirou, qui mène aussi une double vie. Appollo et Brüno viennent donc proposer Dakota 1880 (Lucky Comics), un petit bijou de 64 pages sur lequel il convient de s’arrêter. D’abord, parce que le titre constitue une référence au tout premier récit, paru en 1946, Arizona 1880. En outre, comme dans un autre album datant de 1974, il est composé de sept courts épisodes, mais qui se succèdent au long d’un voyage aussi initiatique qu’ancré dans la réalité d’alors. Certes, il n’y a ni Jolly Jumper, ni Rantanplan, ni les Dalton ; en revanche, on y croise un personnage réel, le célèbre rebelle métis canadien Louis Riel, et les femmes y apparaissent nombreuses, apportant une touche d’humanité, de tendresse et de réalisme.
Mais ce qui frappe le plus l’œil, c’est le traitement des images à la Hugo Pratt. Signalons au passage que Corto Maltese, depuis la mort de son créateur il y a trente ans, poursuit lui aussi ses odyssées — on emploiera le pluriel, car, depuis 2021, il a sauté un siècle, atterrissant cette fois dans l’époque contemporaine avec une sorte de fable écologique, Le Jour d’avant (Casterman), due à Martin Quenehen et Bastien Vivès, dont c’est la troisième collaboration et qui reprennent, avec peut-être moins de dépouillement, les évocations graphiques de Pratt.
En tout cas, le Lucky Luke d’Apollon et Brüno évoque irrésistiblement les traits du père de Corto Maltese. L’utilisation des bleus comme le recours à des fonds jaunes ou rouges ainsi que la tombée des flocons de neige se combinent merveilleusement avec les rideaux d’arbres desséchés et les esquisses de paysages et, aussi, avec l’alignement des tipis et la profondeur des canyons. Dans cette histoire, Lucky Luke fait figure de voyageur et, déjà, de maître, tout en se montrant à l’écoute de ceux dont il croise le chemin : un jeune Noir parti chercher fortune dans le Nord auquel il apprend à tirer — car, « dans l’Ouest il faut savoir manier un colt » —, une jeune Irlandaise venant rejoindre son promis en garnison ou un photographe persuadé que le chemin de fer va apporter la civilisation alors que « les histoires de cow-boys et d’Indiens, tout ça c’est déjà du passé ». Et, pourtant, comme le dit la dernière vignette, « lonesome cowboy, you’ve a long road to roan [cow-boy solitaire, tu as un long chemin à parcourir] », phrase que n’aurait pas reniée Pratt.
Gihé.
► Appollo et Brüno, Dakota 1880, un hommage à Lucky Luke, d’après Morris, Lucky Comics, octobre 2025.
Un Lucky Luke façon Pratt