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Royaliste n°1318 du 25 février 2026

Un roman balzacien

Les Lettres et les Formes

mercredi 25 février 2026

C’est depuis un quartier qui fut longtemps provincial qu’est exhumé un fait divers atroce avec l’affaire Epstein parmi les décors.

Louis-Henri de La Rochefoucauld. Un des meilleurs romanciers de sa génération.

Le onzième roman de Louis-Henri de La Rochefoucauld devrait commencer par une illustration, celle d’une carte du centre du XVIe arrondissement de Paris. Il faut maîtriser ou à défaut découvrir sur un plan ce que représente le quartier de la place du Costa Rica. Lecteur qui pensez que le XVIe se divise entre le 75016 et le 75116, vous êtes dans l’erreur. Il y a d’autres frontières. L’auteur nous les révèle.

C’est entre le petit collège de Saint-Louis-de-Gonzague (Loyola dans le roman), la Chaussée de la Muette, la rue Scheffer et la rue Raynouard que se tient la plupart du temps l’action du livre. Il y a des incursions boulevard Arago et rue de Babylone, des vacances sur les îles anglo-normandes ou au pays basque. Mais le cœur de l’affaire, qui est inspirée d’un vrai et abominable fait divers, se tient autour de Loyola. Pourquoi ? Parce que c’est là qu’a été scolarisé l’enfant Ivan, parce que c’est à quelques centaines de mètres qu’a eu lieu l’assassinat qui avait fracturé l’enfance de celui qui était alors un élève de 8 ans.

Le petit Ivan Kamenov - dont le patronyme vient percuter celui d’un criminel aujourd’hui décédé, Léonid Kameneff - est ami avec le petit Alexis Dubois. Laissons le lecteur découvrir ce qui va arriver, arrêtons-nous à la peinture de genre que fait l’auteur des mœurs du XVIe du quartier qu’on pourrait nommer Balladur, au-dessus des jardins du Trocadéro. Une promenade rue de Passy, rue de la Tour, peut donner une idée du décor. Pour le reste, faites vos achats à la Grande épicerie et vous aurez le climat. Les hommes sont bien élevés et déçus, mais ils ont été élevés à la dure chez les jésuites si bien qu’ils savent ne rien laisser paraître de leurs sentiments. Les femmes sont exigeantes et imprévisibles. Elles ont été élèves à « Lübeck », ce qui est plus facile que d’avoir rendu des copies doubles à Sainte-Marie-de-Neuilly.

De toutes façons, ils se marieront entre eux, avec des histoires de lieux de réception compliqués à Trifouillis-les-Oies et des voûtes d’acier lorsque le mari est à Polytechnique. Mais le sujet n’est pas de faire sur 250 pages un descriptif ironique d’un arrondissement que l’auteur connaît par cœur.

Ivan Kamenov est devenu un auteur de théâtre reconnu, mais « alors que sa carrière décollait, son mariage s’était écrasé ». Il fête son « divorce de coton » à 38 ans et voit affluer les virements de droits d’auteur. Il lui manque un nouvel amour, qui va se manifester en la personne d’Albane, une actrice mariée à Michel Hugo, ex-socialiste cocaïnomane devenu producteur richissime. Cet homme a choisi le VIIe arrondissement, rue de Babylone, il achète des œuvres d’art et a un chef à domicile, ainsi qu’un majordome qui espionne sa femme. Paris ne l’aime plus, il est radioactif et daté. Bien sûr, il a quinze ans de plus qu’Albane, épousée lorsqu’elle était une toute jeune femme et dont il est devenu le Pygmalion.

Le retour au drame initial - lorsqu’il apprend qu’Albane est liée à la victime du faits divers de son enfance- amène Ivan à raconter cette blessure d’enfant, à vouloir la rencontrer. Dans le même temps, il est censé remettre une pièce de théâtre, L’Amour moderne, à son mari. L’intérêt du roman est bien là : le contraste entre les sentiments, les souvenirs du héros et le monde insupportable où vit la femme qu’il va aimer. On est proche de Balzac - qui habitait à quelques centaines de mètres d’Ivan en descendant la rue Raynouard, dans un quartier encore campagnard au XIXe siècle.

Un roman proche de Balzac, car il n’a rien de léger, même si on sourit beaucoup en le lisant. - Le « demi-monde » du show-biz est parfaitement saisi. L’auteur approche avec habileté les thèmes des violences conjugales, des injonctions contradictoires ou de l’affaire Epstein. Affaire Brunel pour sa version française, ici sous le trait d’un Leblanc. A point nommé, il nous dévoile un formidable portrait sur cinq pages du « satrape de l’Upper East Side » dont il dit avec malice que « comme tous les faux monnayeurs de la morale, il présidait des fondations ». C’est ce Leblanc qui avait cédé Albane à Michel Hugo.

Entre quelques évocations des mœurs opposées des deux rives de la Seine, l’auteur nous livre l’histoire d’un drame d’enfant. Alors qu’il est confronté au déni ambiant - en cela il continue de traiter les questions actuelles - il cherche à en parler, à en faire parler. L’amour, c’est aussi se raconter ce qui s’est passé enfant, si on est capable de s’en souvenir, puis de le dire. Une des principales qualités du roman est de faire alterner des allusions politiques et historiques (Mitterrand, Grossouvre, Rousselet) et des scènes familiales. Elles sont souvent violentes, sans complaisance.

Formidable roman, couronné par l’Interallié et le Prix Cabourg du roman, ce livre est celui de notre monde, où le mal finalement se dévoile. La maquette de la première de couverture met en valeur un beau dessin de Floc’h, où un homme en tenue de soirée sert du champagne à une femme en robe longue, tandis qu’explose au loin la Tour Eiffel. ■

Laurence Varaut.

► Louis-Henri de La Rochefoucauld, L’Amour moderne, Robert Laffont, Collection Pavillons, août 2025.