Organisée cent ans après la mort du peintre, l’exposition John Singer Sargent du musée d’Orsay a été conçue en partenariat avec le Metropolitan Museum of Art de New-York. Elle réunit soixante-dix tableaux et une vingtaine de dessins, œuvres de la période parisienne du peintre durant laquelle il a connu une ascension spectaculaire. La manifestation a pour ambition de faire redécouvrir Sargent en France où il a été relativement oublié, alors qu’il est célébré en Amérique et en Angleterre. John Singer Sargent (1856-1925) est considéré comme un des artistes américains les plus importants de sa génération. Dans l’histoire de l’art anglo-saxon, il est vu comme un peintre du juste milieu, entre avant-garde et académisme. En France, aucun musée ne lui avait consacré d’exposition monographique. Toutefois, le Petit Palais, à Paris, avait présenté en 2007, une brillante exposition croisée de Sargent avec le peintre espagnol Joaquim Sorolla. L’Américain n’était donc pas tout à fait inconnu. L’exposition du musée d’Orsay a les limites qu’elle s’est fixées. Si le peintre a fait de Paris son port d’attache durant dix ans, il a vécu quarante ans à Londres. Et s’il fut un brillant portraitiste de la « Belle Époque », il fut aussi un paysagiste et aquarelliste virtuose.
Sargent naît à Florence le 12 janvier 1856, de nationalité américaine. Ses parents ont quitté Philadelphie en 1854 et mènent une vie itinérante dont leur fils héritera avec ses nombreux voyages depuis Paris ou Londres. Enfant, il parle quatre langues, joue du piano, pratique le dessin et l’aquarelle. Il reçoit son premier enseignement à Dresde, puis à Florence. Les Sargent s’installent à Paris en mai 1874. Le peintre commence son apprentissage dans l’atelier de Carolus-Duran, peintre réaliste et portraitiste à succès. En parallèle, le jeune homme réussit le concours d’entrée à l’École des Beaux-arts. Il suit la classe de dessin d’Adolphe Yvon et de peinture de Léon Bonnat. A Paris, capitale de l’art, Sargent va forger sa personnalité et son style dans le creuset du monde de la Troisième République, entre expositions, développement du naturalisme et de l’impressionnisme. Le peintre va tisser des liens avec un cercle d’amis, d’artistes, d’écrivains et de collectionneurs. Il présente au Salon les compositions réalisées dans son atelier parisien. C’est le lieu où il faut se faire remarquer des Beaux-Arts, des critiques et des amateurs. Entre 1877 et 1884, il y expose un ou plusieurs tableaux. Alors que la peinture d’histoire décline, le réalisme triomphe et l’art du portrait est porteur. Dans ce contexte, le talent de portraitiste de Sargent s’affirme rapidement, entre avant-garde – c’est un ami de Manet – et une peinture plus traditionnelle. Il adopte une stratégie de grand format, choisit des modèles connus pour faire parler de lui. Il obtient récompenses et commandes de la bourgeoisie, de l’aristocratie ou d’Américains expatriés. Ses peintures étonnent par leur mélange de virtuosité, de sensualité et d’étrangeté. Il est prisé des cercles mondains, littéraires ou artistiques. Carolus-Duran et le docteur Pozzi parrainent son entrée dans le « Cercle de l’Union artistique ».
La tradition du grand portrait aristocratique. - Sargent peint de nombreux portraits de ses amis. En 1881, il représente Le Docteur Pozzi dans son intérieur. Le chirurgien, pionnier de la gynécologie, est une figure du Tout-Paris de la Belle Époque. Il est aussi esthète et collectionneur. L’artiste le peint chez lui, en robe de chambre, créant une intimité avec son modèle. Dans une ardente harmonie de rouge, il rend hommage à la tradition du grand portrait aristocratique, dans la lignée des papes et cardinaux de Velázquez ou de Van Dyck. De Velázquez et de ses Ménines, on retrouve l’influence dans Les Filles d’Edward Darley Boit (1882). Elles sont représentées dans le vestibule de l’appartement de ces Américains expatriés. Le vide de la composition, avec les personnages relégués sur les bords, les effets d’ombre et de lumière, le regard des enfants, font planer une atmosphère d’étrangeté et de mystère. Le portrait de Madame X va concourir au départ de Sargent pour Londres. Virginie Gautreau, le modèle, est l’épouse d’un homme d’affaires. Le peintre juge son tableau exceptionnel, mais il est conscient de son côté provoquant. Au Salon de 1884, il fait scandale. Son décolleté plongeant, le maquillage prononcé et, surtout, la bretelle droite qui a glissée de l’épaule sur le bras choquent, même s’ils nous paraissent aujourd’hui bien innocents. Sargent conservera le portrait dans son atelier, repeindra la bretelle litigieuse et vendra l’œuvre au Metropolitan Museum of Art en 1916.
Sargent se partage entre Paris et Londres jusqu’en 1886, avant de s’installer définitivement en Angleterre. Ses liens avec la France restent forts. Il y conserve des amis, entretien des liens avec le monde de l’art français. Il se rapproche de Monet auquel il voue une grande admiration. Dès lors, il réalise ses œuvres les plus « impressionnistes ». Sa touche se libère, ses couleurs deviennent plus lumineuses. Aux côtés du maître de Giverny, il mène en 1889 une campagne pour que L’Olympia de Manet soit acquise par la France. Sargent participe au Salon jusqu’en 1905. Au Salon de 1892, son portrait de la danseuse espagnole Carmencita est largement admiré et, finalement, acquis par l’Etat pour le Musée du Luxembourg, « musée des artistes vivants ». Sargent voyage en France jusqu’en 1918. Il meurt à Londres le 14 avril 1925. Le Gaulois, dans sa nécrologie, écrit : « Cet Américain, né à Florence, qui aimait la France et vécut à Londres, s’était d’ailleurs aux années jeunesse bien déclaré des nôtres ». ■
Alain Solari.
► « John Singer Sargent, éblouir Paris », Musée d’Orsay, Jusqu’au 11 janvier 2026.
Un Américain à Paris