Chaque création de Joël Pommerat est attendue par un public averti de la qualité de ses œuvres, tant ses mises en scène sont riches et originales. C’est en 1990 à la création de la Compagnie Louis Brouillard, qu’il se fera remarquer par la façon d’écrire ses spectacles et de les construire. Les textes sont écrits spontanément durant les répétitions et la mise en scène suit cette démarche. Son théâtre se fait en marchant. L’écriture y devient personnelle, unique et le reste suit. Le reste, c’est une lumière parfaitement maîtrisée, des effets sonores particulièrement bien travaillés et une direction d’acteurs irréprochable. « La scénographie, c’est-à-dire l’espace dans lequel une fiction va pouvoir se déployer, appartient chez moi intégralement au domaine de l’écriture » dit-il. Et il poursuit : « L’espace de la représentation, celui dans lequel les figures ou personnages vont évoluer ou vivre, c’est la page blanche au commencement d’un projet. Depuis que j’ai commencé à faire des spectacles, je me suis toujours défini comme « écrivant des spectacles » et non pas comme « écrivant des textes ».
En 2002, il publie son premier texte Pôle issu d’une pièce qu’il créa en 1995. C’est le début de l’aventure qui le mènera vers le succès. De 2004 à 2006 il présentera une trilogie au Théâtre National de Strasbourg : Au monde, D’une seule main et Les Marchands. Trois pièces dans lesquelles il scrute ses contemporains dans leurs vérités, leurs failles, leurs secrets, leurs tourments et toujours en référence avec les grands auteurs. Parfois dur mais riche et sensible, le théâtre de Joël Pommerat n’est jamais élitiste. Il se donne au public, il construit avec lui et ses pièces seront jouées naturellement à Avignon. Puis il va s’intéresser à la réécriture des contes pour enfants. Après le Petit Chaperon rouge, il poursuivra avec Pinocchio (2008) et le magnifique Cendrillon (2011) dans lequel il va aborder le sujet de la mort et la sublimation de la vie, tout en nuance, en beauté poétique et en douceur. Ce spectacle d’une profonde délicatesse sera unanimement apprécié par la critique. Viendront ensuite ses deux grands succès tant dans l’écriture que dans l’audace des mises en scène et la justesse des émotions. La réunification des deux Corée en 2013, un spectacle en vingt tableaux dans lequel il aborde ses thèmes favoris, la complexité des rapports amoureux, la jalousie, la vieillesse, la perte des capacités cognitives, la guerre, le pouvoir de l’argent… Puis en 2015, quittant son habituel registre intimiste, il aborde le thème de la révolution française avec Ça ira. La fin de Louis. Un spectacle de plus de quatre heures qui relate ce moment essentiel de notre histoire de 1788 à 1790, fait de disputes passionnées et passionnantes, de controverses, de discours exhortatifs, de réflexions sur la violence, sur le pouvoir, sur la démocratie et la représentation populaire. Des thèmes qui éveillent bien entendu notre sensibilité. Il obtiendra trois Molière : celui du meilleur spectacle du théâtre public, de la mise en scène et du meilleur auteur francophone.
Entre 2015 et 2022, Joël Pommerat anime des ateliers avec des détenus condamnés à de longues peines à la Maison Centrale d’Arles. C’est là qu’il leur propose de monter Marius, en collaboration avec la metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen, et bien évidemment avec Jean Ruimi, lui-même ancien détenu qui sera la cheville ouvrière du projet. Les services de l’administration pénitentiaire valideront cette expérience « d’évasion » qui permet aux détenus qui le souhaitent une respiration dans un univers carcéral invivable. Avec une densité carcérale moyenne de plus de 135% aujourd’hui, on ne peut que saluer ce type d’expérimentation, impossible en l’état actuel des politiques pénales et pénitentiaires. Mais c’est un autre sujet… C’est donc hors les murs que cette aventure va se concrétiser en 2024 et revient donc en ce début d’année, avec d’anciens détenus devenus à leur sortie des comédiens professionnels. Une reconversion réussie.
Et c’est bien du Marius de Marcel Pagnol dont il est question. Écrit d’abord pour le théâtre en 1929, l’œuvre sera popularisée au cinéma dans les années trente, premier volet de sa trilogie avant Fanny et César, ce dernier étant le seul à avoir été réalisé par Pagnol lui-même. Nous avons tous en tête au moins une image, un dialogue, une réplique à l’accent provençale de ces films. Et singulièrement de Marius et César son père, respectivement incarnés par Pierre Fresnay, et par l’immense Raimu. Pour rappel, l’action se déroule presqu’exclusivement dans le bar de la Marine sur le vieux port de Marseille. Marius tient le bar et rêve d’ailleurs, son père assure l’animation du tripot anisé et, devant l’échoppe, Fanny, magnifique Orane Demazis, secrètement amoureuse de Marius depuis toujours, vend les produits de la pêche du jour. Elle mettra en place une stratégie amoureuse basée sur la jalousie pour attirer l’attention de son amour en se rapprochant de Panisse, vieux et riche marchand du port. L’amour réciproque de Marius fera le reste. Mais il devra choisir entre un amour banal mais sincère et l’appel du grand large, de l’aventure et de la découverte des pays lointains.
Joël Pommerat définit lui-même ses intentions : « Notre projet s’est défini de la manière suivante : prendre toute liberté avec l’œuvre originale tout en lui restant fidèle. Adapter, réécrire mais ne pas trahir. Nous avons sorti cette histoire de son époque … pour la faire résonner avec aujourd’hui, en conservant le contexte marseillais que plusieurs comédiens connaissent bien. » C’est donc dans une boulangerie que se situe l’action. Dès la première scène la dramaturgie s’installe. Le malaise est d’emblée palpable : nous ne sommes pas dans l’esbrouffe. Le décor est simple, les acteurs, dont cinq anciens taulards, sont peu mobiles, les contacts absents. Tout se passe dans le scénario : l’ennui de Marius, l’amour de Fanny et la verve de César. La violence de Panisse aussi, manipulateur, briseur de rêves, entrepreneur « premier de cordée ». Le spectateur est pris dans cette pesanteur et il nous faut quelques scènes d’humour pour rompre la mélancolie des personnages principaux. La fameuse partie de cartes, parfaitement réussie, est totalement réécrite et la triche a quitté le cœur de César… Encore un Pommerat dans un registre militant et inattendu. Une réussite de plus ! ■
D. J. Heller.
► Marius , de Marcel Pagnol. Mise en scène par Joël Pommerat. En tournée en France : Rennes (janvier), Bive (février), Beauvais (avril), Le Mans (mai), Lyon (fin mai, début juin)
Marius revisité