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Royaliste n°1313 du 17 décembre 2025

Chronique d’un couple face au feu social

Les Formes

mercredi 17 décembre 2025

Les Braises. A l’image de la France, un couple se déchire à l’occasion de la crise des Gilets jaunes.

Plongée dans la vie quotidienne d’un couple de travailleurs pris dans la tourmente du mouvement des Gilets Jaunes, Les Braises explore l’avènement de la colère sociale dans des existences ordinaires. Entre révolte et contradictions, le film met en lumière les tensions d’un mouvement qui lutte pour la dignité sans toujours nommer ce qui provoque son aliénation.

Film sorti en salles le 5 novembre 2025, Les Braises est réalisé par Thomas Kruithof, avec pour acteurs principaux Virginie Efira et Arieh Worthalter, dont la thématique centrale se focalise sur le mouvement des Gilets Jaunes et, plus largement, la question de la vie chère, du travail et de l’aliénation. Les Braises raconte l’histoire d’un couple qui bosse tous les deux, avec deux enfants, une maison, une existence qui paraît bien rangée mal-gré quelques difficultés. Jimmy est petit patron d’une entreprise de logistique qui salarie quelques chauffeurs poids lourds. Karine — magnifique Virginie Efira — est, quant à elle, ouvrière dans une usine agro-alimentaire. Ensemble, ils forment ce foyer typique de travailleurs qui vivent correctement, sans excès mais sans véritable sécurité financière.

Tout bascule lorsque Karine voit sur Internet un mouvement massif s’opposer à la taxe sur les carburants et à la vie chère. C’est le 17 novembre, l’acte fondateur des Gilets Jaunes. Lorsqu’elle se rend à la manifestation, elle découvre une mobilisation de grande ampleur et à mesure qu’elle s’investit, progressivement, le mouve-ment s’essouffle puis se radicalise. Jimmy, lui, ne veut pas entendre parler de cette révolte, malgré une certaine sympathie au départ. Il veut préserver son entreprise, protéger sa famille et maintenir l’équilibre fragile de ce qu’ils ont construit. Il considère l’engagement de sa femme comme égoïste. Pourtant, à un moment donné, c’est Jimmy qui se retrouve un jour à devoir basculer dans l’illégalité. À cause d’une livraison défectueuse dont il porte la responsabilité alors qu’elle incombe en réalité à son donneur d’ordre, il se voit dans une impasse et obligé de frauder en se procurant une seconde licence. Le système pousse à la faute ceux qu’il prétend récompenser. Au fond, Jimmy aimerait être aux côtés des Gilets Jaunes. Cela révèle chez lui un désir enfoui, d’où sa présence à la manifestation à Paris à la fin du film.

On note quelques scènes marquantes :

  • le macroniste qui fait preuve de son mépris lors d’un blocage en évoquant des dépenses sociales déjà trop élevées, sous-entendant que les Gilets Jaunes en bénéficient. Ce à quoi lui répond Karine : « On ne veut pas vivre des aides, on veut vivre de notre travail. » Cela démontre à quel point la dynamique du coût de vie était centrale pour les Gilets Jaunes ;
  • les scènes avec les policiers sont marquantes surtout lors de la première scène où ils chargent les manifestants alors que ces derniers font preuve de sympathie envers eux. À Paris, la répression s’intensifie : nasses, violences, dispositifs préventifs voulus par Castaner, empêchant certains d’accéder à la manifestation. On voit quand même ce policier sourire à Karine, le même qui n’hésitera pas à la charger et à porter plainte contre elle.
  • on retient aussi la scène du tribunal, où la juge fait preuve d’un mépris de classe à l’égard de Karine. « Comme vous avez deux salaires, je vais laisser passer. » Comme si elle lui faisait une faveur alors qu’elle est condescendante.

Le film montre bien comment le mouvement a permis de recréer de la solidarité et du lien entre les personnes sur les ronds-points, avec la construction d’un abri qui sera d’ailleurs détruit par la suite. On note que le film n’oppose pas les travailleurs entre eux et ne fait pas l’éloge des producteurs (1), il y a probablement des retraités et des chômeurs parmi les amis Gilets Jaunes de Karine. Ce n’est pas montré dans le film mais c’est implicite. On voit aussi comment la question de la représentation politique est importante puisque les Gilets Jaunes ne se sentent pas représentés par les partis politiques actuels qu’ils soient de gauche ou de droite (2). À un moment donné, les réunions entre Gilets Jaunes ne suffisent plus, certains réclament plus de radicalité, des manifestations pour faire plier Macron — mais la question demeure : pourquoi, et jusqu’où ?

Le fil conducteur, tout le long du film, est celui de l’aliénation. Lorsque la chef d’équipe de Karine la change de poste sans la prévenir, lorsque le donneur d’ordre de Jimmy renégocie à la baisse les conditions pour leur collaboration, de même que les revendications pour la vie chère, tout ramène au même point : c’est bien le capitalisme qui bouleverse les existences et est au cœur de cette oppression mais il n’est pas conscientisé par les manifestants.

Les Braises montre comment des vies ordinaires peuvent se fissurer sous les chocs politiques et économiques, comment la révolte surgit et comment elle s’incarne. Il met en lumière le paradoxe majeur des Gilets Jaunes qui souhaitent plus de justice fiscale et plus de participation démocratique, sans remettre en cause le système économique qui est au cœur de leur aliénation.

La question est la suivante : que se passera-t-il lorsque les Karine et les Jimmy ne lutteront plus seulement contre leurs conditions, mais contre ce qui les produit ? ■

Nicolas Maxime.

Les Braises, film de Thomas Kruithof, avec virginie Efira et Arieh Worthalter. Sortie en salles : le 5 novembre 2025.

(1). Michel Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, La Découverte, 2024. L’auteur analyse comment le « producérisme », à travers l’éloge de producteurs méritants face à des improductifs parasites, catégorie dans laquelle sont classés les bénéficiaires d’aides sociales, les chômeurs, les migrants, et, par extension, les retraités et les fonctionnaires, permet de détourner la colère sociale de ses causes structurelles en désignant des boucs émissaires, tout en légitimant les politiques de démantèlement de l’État social et d’intensification de l’exploitation du travail. (2). Emmanuelle Reungoat et François Buton (dir.), Idées reçues sur les Gilets jaunes : un marqueur des luttes sociales contemporaines, LGDJ, 2024