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Royaliste n°1319 du 11 mars 2026

Un Barrès consensuel

Les Lettres et les Formes

mercredi 11 mars 2026

Enfin il devrait être possible de faire la paix avec Maurice Barrès, de le dépasser comme François Furet a parlé de « dépasser la révolution française », pour enfin passer à autre chose, à une « aurore barrésienne » comme l’écrit son nouveau biographe, l’avocat Michel Guénaire.

Maurice Barrès, à sa table de travail dans les années 1920.

Cette biographie, que l’on souhaiterait définitive, devrait être la première « post-barrésienne », au sens où elle solderait définitivement le passé, qui n’est d’ailleurs qu’un passé récent, puisque la défaveur qui s’attache au chantre de la « Colline inspirée » et au chroniqueur de la Grande Guerre ne date que d’un petit cinquantenaire. Michel Guénaire appartient à une génération qui a encore eu, après tant de gloires littéraires et politiques, le privilège de se sentir « barrésienne » à vingt ans, comme il le rappelle à la fin du livre, en route vers Plombières-les-bains, avec un détour par Charmes et la maison natale du « prince de la jeunesse », au cœur des Vosges, qu’il n’abandonnera de sa vie. Aujourd’hui, le moment Barrès ne relève pas de la paix des cimetières, qui, rappelle-t-il, était commune à l’homme de Colombey-les-deux-églises et à celui de Jarnac. C’est tout au contraire le Barrès des vivants, un Barrès selon la chair, qui doit tout réconcilier, celui des « Cahiers » et de la correspondance, réunissant l’homme privé et l’homme public, alors que trop souvent on les oppose, comme on a coutume de séparer, bien à tort, celui du « Culte du Moi » et celui du « roman de l’énergie nationale ».

En quoi cette biographie est-elle nouvelle ? Depuis celle d’un précurseur en la personne de François Broche (1987), refondatrice d’un intérêt pour la recherche, l’édition a oscillé entre deux stratégies, offensive jusqu’à la provocation, telle celle de Sarah Vajda (2000), décoiffante mais largement incomprise, ou défensive jusqu’à l’ellipse, comme celle d’Emmanuel Godo, éperdue de poésie et d’empathie, si bienvenue à l’occasion du centenaire de la mort de Barrès le 4 décembre 1923.

Michel Guénaire, en cavalier émérite, a pris le parti de prendre de front son sujet comme dans un corps à corps, se situant délibérément comme « honnête homme », hors du monde universitaire, tout en utilisant ses acquis, se voulant étranger à la guerre des Atrides entre les historiens entre eux et avec les littéraires et réciproquement. Sa plume court, fine, alerte, légère, on a l’impression de voler, de survoler, de virevolter. L’avocat se sait attendu, il ne biaise pas, il ne plaide pas, il raconte comme il le ferait au tribunal, il livre un récit, il explique les tenants et aboutissants. « L’Affaire », affaire Zola autant et plus qu’affaire Dreyfus, où on le guette au tournant, devient un « roman » même si c’est un « roman noir ». Il ne laisse rien au hasard, convoque ses témoins, Léon Blum, Charles Péguy, Marcel Proust, et même Hubert Lyautey pas encore maréchal, Goethe, l’Alsace et la Lorraine, la France entière : « Je me suis trompé parce que mon pays s’est trompé ».

Le lecteur sera juge. L’auteur n’a pas conclu : « pour Maurice Barrès, je demande l’acquittement ». Pourtant après avoir pris connaissance de toutes les pièces et en avoir délibéré, nous sommes en droit de prononcer l’acquittement. Et, avec lui, de demander pour l’écrivain la publication d’un volume regroupant ses œuvres principales dans la prestigieuse collection de la Pléiade, au côté de ses disciples reconnus, Aragon, Drieu La Rochelle, Albert Camus, André Malraux. Dont acte.

Il y a lieu encore de recommander sa réintégration dans le commentaire d’actualité comme ayant préfiguré – avec Nietzsche, en même temps que lui – le « retour des nations ». Avec exécution provisoire, car il y a urgence et danger immédiat. ■

Dominique Decherf, président de la Société des Lecteurs de Maurice Barrès.

Michel Guénaire, Maurice Barrès, le grand écrivain retrouvé, Perrin, février 2026