Tombé dans l’oubli après sa mort, malgré le succès rencontré de son vivant, Georges de La Tour a été redécouvert par les historiens d’art au début du vingtième siècle. Son œuvre continue de fasciner.
Après les expositions consacrées à Caravage et Artemisia Gentileschi, le Musée Jacquemart-André poursuit son exploration des maîtres influencés par la révolution du caravagisme. Il met à l’honneur Georges de La Tour (1593-1652) à travers une rétrospective qui est la première consacrée au peintre en France depuis l’exposition du Grand Palais en 1997. Bien que seule une quarantaine d’œuvres authentiques de l’artiste soit connue aujourd’hui, elle rassemble une trentaine de toiles et d’œuvres graphiques, selon une approche thématique. L’exposition replace la vie et l’œuvre de La Tour dans le contexte du caravagisme européen. Plongé dans l’oubli durant trois cents ans, le peintre est redécouvert en 1915 par un article de l’historien de l’art allemand Hermann Voss. En 1936, l’exposition du musée de l’Orangerie « Les Peintres de la réalité en France au XVIIe siècle » le révèle au grand public.
Georges de La Tour est né à Vic-sur-Seille, dans le duché indépendant de Lorraine, dans une famille de négociants en pain et farine, de moines franciscains et de maîtres maçons. Il se marie en 1617 avec Diane Le Nerf, issue d’une famille de marchands anoblis. Ils auront dix enfants dont seuls trois atteindront l’âge adulte. Cette alliance permet à La Tour d’avoir ses entrées à la cour de Nancy, riche de talents lorrains. En 1620, le couple s’établit à Lunéville. Dans le contexte violent de la guerre de Trente Ans, la maison et l’atelier de La Tour sont détruit en 1638. Après la conquête française, Le peintre prête allégeance au roi Louis XIII. Il se réfugie, avec sa famille, à Nancy. Cela lui permet d’entrer en contact avec des protégés du cardinal de Richelieu. Dès lors, il multiplie les allers-retours à Paris. Jean de Bullion, membre du conseil souverain de Nancy, Claude de Bretagne, premier président du parlement de Metz, Richelieu lui-même, achètent ses toiles. Son succès atteint son apogée en 1639. La Tour présente à la cour de Louis XIII un saint Sébastien qui retient l’attention du roi. « Cette pièce était d’un goût si parfait que le roi fit ôter de sa chambre tous les autres tableaux pour n’y laisser que celui-là », lit-on sous la plume d’Augustin Calmet, dans un ouvrage de 1751 consacré aux hommes illustres de Lorraine. L’artiste obtient le titre de « peintre ordinaire du roi », une pension de 1000 livres, ainsi qu’un logement dans les galeries du Louvre. La Tour va gérer sa carrière avec un grand sens des affaires, multipliant les copies de ses sujets les plus appréciés. Bénéficiant de nombreuses commandes, il s’est entouré d’un important atelier dans lequel son fils Etienne a joué le rôle principal. A la mort de son père, il reprendra l’affaire familiale. On sait peu de choses de la formation initiale du peintre. Elle a donné lieu à diverses hypothèses. Un apprentissage dans l’atelier nancéien de Jacques Bellange est avancé sans certitude. A-t-il fait le voyage en Italie ? rien ne l’atteste. Un séjour aux Pays-Bas est parfois évoqué, certains peintres de l’école d’Utrecht ayant adopté le style de Caravage. La Tour a certainement vu son Annonciation, offerte en 1609 à la primatiale de Nancy par le duc Henri II. Le peintre a-t-il découvert, à la Foire de peintures de Saint-Germain, les nuits du Flamand Adam de Coster, maitre du clair-obscur ?
L’esprit religieux du Grand Siècle. - La singularité de l’œuvre de Georges de La Tour tient à son interprétation personnelle du clair-obscur. Chez lui, c’est la lumière qui sculpte des personnages dont le dessin demeure d’une grande sobriété, dépouillé de tout artifice ou détail superflu : Le Souffleur à la pipe, La Fillette au brasero ou l’énigmatique Femme à la puce sont l’occasion pour l’artiste d’insuffler vie et spiritualité à ses modèles, malgré la trivialité de la scène représentée. Le peintre manifeste aux « gens de peu » une attention touchante en les monumentalisant. Représentés à mi-corps, dans un cadrage serré, Les Mangeurs de pois conservent une dignité, malgré leur humble condition. Directement ou indirectement, les tableaux religieux du peintre sont les plus nombreux. Mais ils sont empreints d’une religiosité qui ne s’écarte jamais de la sobriété. Les références au sacré de Georges de La Tour sont formulées de façon discrète, voire allusive. Le Nouveau-né ne serait-il pas l’Enfant Jésus entouré de la Vierge et de sainte Anne ? Saint Pierre repentant pourrait ne représenter que le portrait d’un vieillard, si un coq (celui qui chanta trois fois…) ne figurait pas sur la table devant lui. Son Reniement de saint Pierre pourrait ne figurer qu’une scène de taverne, avec des soldats jouant aux dés. L’apôtre n’est discrètement présent que dans le coin supérieur gauche du tableau. Chez de La Tour, un certain mysticisme ne s’exprime qu’avec beaucoup de retenue. Sa Madeleine pénitente est plongée dans une méditation silencieuse. Judicieusement présentée en contrepoint, la Madeleine en extase de Lodewijk Finson paraît succomber à une crise d’épilepsie. Copie qui témoigne d’un original disparu, Saint Sébastien soigné par Irène est figuré dans une scène intimiste, éclairée par une lanterne. On est ici loin des nombreuses représentations du saint, percé de flèches, transformé en pelote d’épingles. Georges de La Tour épure ses sujets pour humaniser le message religieux, à l’inverses de l’image d’une dévotion exubérante ou baroque. Son réalisme nourri par une intense spiritualité donne à ses compositions une modernité intemporelle qui nous parle encore aujourd’hui. ■
Alain Solari.
► Georges de La Tour, Musée Jacquemart-André, jusqu’au 25 janvier 2026.
A la lumière d’une humble spiritualité