« Depuis le 7 octobre 2023, autour de moi, le monde se remplit de gens qui mènent, à peu près, la même conversation que la mienne, avec leurs parents vivants ou leurs grands-parents morts. Se multiplient les dialogues, conscients ou refoulés, avec les générations passées. Ça surgit dans des têtes ou dans des rêves, dans des synagogues ou même sur des divans de psychanalystes. Ça parasite des pensées en pleine journée ou ça hante des cauchemars, nuit après nuit. Et moi, je passe un temps fou à écouter des récits qui font écho les uns aux autres, des résidus de traumatismes hérités. (…) J’écoute des centaines de personnes évoquer leurs peurs, leurs appréhensions, ou me raconter des conversations improbables. J’écoute et je tais évidemment mes propres conversations (…). Je ne raconte surtout pas la visite de la police chez moi, ni leur suggestion d’utiliser dorénavant des pseudos pour réserver un taxi ou une table au restaurant (…). Je me concentre pour mieux entendre. Mes oreilles sont tellement développées que c’est sûr, je vais finir par ressembler à une caricature antisémite. » C’est ce qu’écrivait, Delphine Horvilleur, rabbin de l’association « Judaïsme en mouvement » et directrice de la revue Tenou’a, en février 2024 (Comment ça va pas ? Conversations après le 7 octobre). Quelques mois après une série d’attaques terroristes coordonnées par le Hamas contre une majorité de civils en majorité israéliens et étrangers, juifs pour la plupart, dans les établissements du pourtour de la bande de Gaza.
Insistant sur la peur éprouvée par les Français de confession juive depuis cette date, elle revenait plus spécifiquement dans ce court essai sur l’histoire multiséculaire de cette dernière. Elle y évoquait également la haine, tout aussi vieille et répandue, des Juifs. Elle y constatait enfin le silence, gênant, de nombreuses personnes se réclamant de la gauche, ainsi que leur manque de compassion à l’égard des victimes du Hamas, outragées et massacrées parce que juives.
Ce silence et cette quasi-absence d’empathie, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz, sympathisante de gauche, ne les a pas seulement observés à son tour. Dans l’une des plus percutantes réflexions menées pour tenter de donner un sens aux réactions déroutantes qui ont suivi les effroyables massacres perpétrés par les terroristes (Le 8 octobre. Généalogie d’une haine vertueuse), elle les a analysés. Et en les mettant en parallèle avec les soutiens, voire les élans de sympathie de sa famille politique en faveur de la branche politique et militante des Frères musulmans dans la bande de Gaza, elle en a tiré une interprétation convaincante. Une exégèse qu’il faut lire si l’on veut comprendre ce qu’il se passe et comment, par une invraisemblable ruse de l’histoire, les Juifs sont (re)devenus des ennemis à abattre d’une large partie de la gauche, plus particulièrement de l’extrême gauche autoproclamée « intersectionnelle », « décoloniale », « écologiste », « féministe », « antiraciste », « inclusive ».
La haine d’une partie de la gauche française à l’égard de tous les Juifs, assimilés sans discernement à Israël et à ses gouvernements successifs… La furtivité d’une autre partie… L’indifférence à l’égard des victimes des tueurs du Hamas… Le compagnonnage assumé avec cette organisation assimilée de façon ahurissante à l’ANC de Nelson Mandela au temps de l’apartheid sud-africain… Tout ce que Delphine Horvilleur et Eva Illouz décortiquent de façon analytique et didactique est aussi au cœur de Shabbat noir, le premier roman écrit dans le sillage du 7 octobre 2023 par Lisa Hazan, une étudiante en littérature et sciences humaines à Paris, et elle aussi de gauche. Grâce à sa plume prometteuse, qui évoque avec finesse le passage à la vie adulte d’une jeune femme de 22 ans, le lecteur peut mieux appréhender une réalité complexe. Et s’il ne sait toujours pas, une fois le livre refermé, ce que ça fait d’être un juif en France aujourd’hui, de craindre pour sa vie et de désespérer qu’advienne un jour la paix au Moyen-Orient, c’est qu’il y met de la très mauvaise volonté. ■
André Pierre.
À la poursuite d’Octobre noir