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Royaliste n°1274 du 13 mars 2024

Art culinaire et passion amoureuse

Les Formes

mercredi 13 mars 2024

Adapté d’un roman du début du XXe siècle, La Passion de Dodin Bouffant narre l’histoire d’un homme passionné de cuisine qui ne prépare plus de plats que pour ses amis.

On retrouve une atmosphère similaire aux films de James Ivory comme « Les Vestiges du jour » où, sur un fond de travail quotidien et de problématiques politiques de l’époque, se cache une passion amoureuse plus forte encore que la passion culinaire. C’est ce que le couple Benoît Magimel / Juliette Binoche cherche à montrer sans y parvenir pleinement.

L’action se concentre essentiellement sur ces deux personnages et sur la santé fragile de cette femme passionnée. Énormément de scènes de cuisine, de préparation, de cuisson, joliment filmées et qui font saliver, une jolie lumière, de beaux décors et costumes et une distribution qui, dans l’ensemble, assume les rôles et cette histoire d’amour anachronique. Comme Dodin veut épouser Eugénie avec qui il vit une passion depuis 20 ans et afin d’obtenir le consentement de la Dame, il décide de cuisiner uniquement pour elle.

Les nombreuses scènes de préparations - supervisé par le chef étoilé Pierre Gagnaire - sont extrêmement réalistes aussi bien dans le contenu que dans la réalisation. C’est la qualité du traitement de l’image qui a d’ailleurs valu à ce film le prix de la réalisation au festival de Cannes ainsi qu’une présélection pour les Oscars dans la catégorie du meilleur film étranger (d’où il a été écarté le 28 février au profit d’Anatomie d’une chute).

Comme toujours avec Tran Anh Hùng, déjà lauréat de la Caméra d’or et d’un César, l’image est particulièrement soignée. On lui devait déjà les très beaux L’Odeur de la papaye verte (1993), Cyclo (1995) et Je viens avec la pluie (2009).

Le film permet de passer un bon moment esthétique et cela se fait malheureusement au détriment de la profondeur de l’intrigue. Si les séquences en cuisine sont particulièrement réussies, l’histoire d’amour et les personnages ne deviennent que prétexte à de belles images. « Pour faire un bon film, il faut premièrement, une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement, une bonne histoire » (Henri-Georges Clouzot). Là, l’histoire manque de force et de poids alors que tous les ingrédients étaient présents pour y parvenir. Et comme en cuisine, il ne suffit pas de faire beau, il faut d’abord et avant tout faire bon : au cinéma comme en cuisine, si le plaisir des pupilles est important, l’essentiel se joue avec l’esprit pour le cinéma et avec les papilles pour la gastronomie.

Le plan séquence de 40 minutes, quasiment en temps réel, du début du film sur la préparation d’un fabuleux dîner souligne cette principale faiblesse : c’est joli mais finalement, cela manque de « longueur en bouche »... L’histoire d’amour est survolée, les raisons de ce choix de vie de ne faire la cuisine que pour des personnes triées sur le volet sont à peine effleurées et l’intrigue reste un vague prétexte à montrer des mets tous plus appétissants les uns que les autres mais qu’on ne peut déguster que des yeux.

En conclusion, c’est un film pour esthètes de la cuisine, pour cinéphiles férus de belles images et de photographie travaillée mais ce n’est pas un film grand public, malgré la qualité de sa distribution, en raison d’une intrigue vraiment trop légère pour faire naître une émotion profonde chez le spectateur.

Omar Gousmi.

La Passion de Dodin Bouffant , film de Tran Anh Hung, avec Juliette Binoche et Benoit Magimel, 2023.