La venue du Pape Léon XIV dans la basilique dédiée à Saint Augustin a fait brusquement resurgir l’une des figures les plus fascinantes de notre Histoire, dans un contexte singulier, qui nous oblige à mettre en perspective ce que Samuel Huntington a appelé le choc des civilisations. Pourquoi un pays presque exclusivement musulman, avec ce que cela implique d’exclusivité culturelle et politique, peut-il garder le souvenir d’un évêque catholique dont la personnalité et la pensée appartiennent à un passé définitivement récusé. Pour Boualem Sansal, le régime d’Alger s’oppose, de tout son poids, à la résurgence d’un imaginaire qui peut éveiller dans l’âme d’une population l’attrait d’un autre monde. Est-il vrai, comme il le prétend, “que l’âme d’Augustin est là, elle plane” au point de produire un vrai mouvement de conversion ?
Je ne saurai le dire. Ce qui est certain, c’est que l’ombre gigantesque d’une pensée ne saurait se disperser qu’au prix de l’extinction de l’intelligence. De ce point de vue, Augustin est indépassable. Du moins, les monuments littéraires qu’il nous a légués n’ont cessé et ne cesseront de s’imposer à la réflexion. Personnellement la lecture, à l’âge de vingt ans, des Confessions a produit en moi une impression qui ne s’est jamais effacée. Essai autobiographique, c’est aussi un chef d’œuvre littéraire, avec des formules supérieures aux meilleurs écrivains, avec des aspects philosophiques, psychologiques, théologiques dignes de surpasser les siècles. Que dire, par exemple, des “longs palais de la mémoire” qui renvoient à des profondeurs plus essentielles que celles de l’exploration analytique sans pourtant l’ignorer.
Un autre aspect frappant de ce type de génie, c’est son côté existentiel que le meilleur existentialisme ne saurait égaler. Augustin peut affronter les plus hautes spéculations sans jamais oublier leurs relations vivantes avec ce qu’il y a de plus profond en nous. « La pensée augustinienne ne s’enferme jamais dans l’abstraction. Elle descend dans la chair du monde. Elle s’éprouve dans l’amitié, dans la douleur de la perte, dans la joie partagée, dans la vie commune où les cœurs s’usent et se réconcilient. » Ainsi s’expriment les trois co-auteurs d’un ouvrage que je ne peux que recommander à tous ceux qui voudraient s’initier à Augustin et à l’augustinisme. Un laïc interroge deux religieux de l’abbaye de Lagrasse dans l’Aude, un lieu magique. Deux religieux augustiniens, d’une famille spirituelle proche de notre nouveau pape, et parfaits connaisseurs de leur maître, capables de le resituer dans son cadre familier et au cœur de l’ébranlement de civilisation dont il est le témoin.
« La langue qui le berce, les auteurs qui le forment, les rêves de gloire qui le hantent sont ceux de Rome. Autour de lui, toute personne éduquée peut de mémoire réciter de larges pans des œuvres de Cicéron ou de Virgile. [...] Cette romanité qu’il reçoit n’est plus à son apogée ; elle est une lumière splendide mais vacillante, un crépuscule somptueux dont les ors masquent mal les fissures. » Et encore : « Lorsque Augustin mourra, Attila sera bientôt roi des Huns, et les Vandales auront franchi le détroit de Gibraltar pour fondre sur l’Afrique. Entre ces deux bornes - sa naissance à Thagaste et sa mort à Hippone assiégée - se joue le passage d’un monde à un autre. Augustin ne sera pas seulement témoin de cette métamorphose : il en sera le traducteur intérieur. »
Voilà qui nous renvoie, en effet, à l’événement fondamental que constitue la prise de Rome par Alaric en 410. C’est un véritable séisme qui met en émoi même les chrétiens. N’est-ce pas Jérôme, ce correspondant de l’évêque d’Hippone qui s’écrie : « Quel salut est-il encore possible si Rome tombe. » Même à ceux qui, au collège et au lycée, ont été formés aux disciplines classiques, la chute de la Ville éternelle apparaît comme une rupture civilisationnelle, au-delà de toute dimension politique. Certes, l’expérience nous a appris que les civilisations sont mortelles, selon le mot de Paul Valéry. Mais, avec certains événements, ne sommes-nous pas objectivement face à une perte de substance irréversible ? Toute la réflexion d’Augustin sur le sujet se concentre dans ce livre considérable qu’est La cité de Dieu, qui est compris et interprété souvent à contre-sens.
L’auteur n’ignore nullement la grandeur romaine dont il est lui-même tributaire. « Les anciens Romains étaient “avides de louanges, prodigues d’argent, insatiables de gloire”, ils ont recherché avec passion l’Amor laudis, l’amour de la gloire humaine. Pour cette gloire, ils ont voulu vivre ; pour elle, ils n’ont pas hésité à mourir. Cette passion fougueuse a refoulé en eux les autres passions et les a rendus capables de grandes choses : la discipline, le sens du devoir, les exploits militaires, la construction d’un ordre juridique. » Comment un intellectuel raffiné formé à l’art romain de la rhétorique ne se sentirait-il pas héritier d’un tel patrimoine ? Cependant, après de longues années d’apprentissage à l’école de Cicéron puis du manichéisme, et enfin du néoplatonisme, le jeune Africain a découvert la brèche déconcertante que constituait le christianisme, avec l’univers biblique. Un univers qui, d’abord, lui paraît incompatible avec la culture si riche de Rome. Avec la parole de Dieu, il y a changement de registre, apprentissage de l’humilité, une humilité qui s’accorde avec la condition pécheresse des hommes. Désormais, il se nourrira de l’Écriture Sainte comme on se nourrit du pain quotidien. Ainsi se trouve-il en opposition avec la culture païenne qui l’a formée, au point de s’engager dans toute une polémique avec les tenants de l’ancien monde qui récusent la religion nouvelle et lui attribuent d’ailleurs la responsabilité de la chute de l’Empire.
L’auteur de La Cité de Dieu ne récuse pas tout cet héritage, il propose une troisième voie, au delà du déni et de l’idolâtrie : « Aime Cicéron, Virgile, les poètes, les philosophes, le droit, la rhétorique, les formes politiques elles-mêmes, tout peut être recueilli, purifié, orienté vers la gloire de Dieu. Rien n’est sacralisé en soi ; tout est relativisé, mais tout peut être assumé. C’est là l’esquisse de ce qu’on appellera plus tard la civilisation chrétienne : non pas un refus du monde antique, mais sa conversion. » Il y a une grave confusion à propos d’un augustinisme politique, qui constitue une déformation de l’enseignement de La Cité de Dieu nullement indifférente à ce que l’on pourrait appeler une certaine autonomie de l’ordre politique. Ce qui n’enlève rien d’ailleurs aux difficultés des relations entre les différents ordres. Les réalités géopolitiques sont à affronter, même lorsqu’un sur-moi spirituel ou évangélique imposerait une pacification rêvée des esprits. On le voit bien en ce moment avec l’opposition ouverte entre Leon XIV et Donald Trump sur la guerre en Iran.
C’est bien la preuve que l’augustinisme doit être perçu dans ses nuances et dans ses paradoxes. Ainsi la pente janséniste du XVIIe siècle a-t-il fait croire à un pessimisme sans mesure du théologien du péché originel. Mais c’était oublier combien l’auteur des Confessions est tourné vers l’attrait de la beauté, de l’amitié et de la charité. Difficile de conclure face à une œuvre aussi immense. Sauf peut-être par ce propos existentiel du vieil Augustin, face au défi du déclin : « Ne cherche pas à te cramponner à ce vieux monde, ne refuse pas de retrouver ta jeunesse dans le Christ qui te dit : le monde passe, le monde vieillit, le monde décline, le monde s’essouffle dans la vieillesse ; n’aie pas peur car ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle. »
Père Emmanuel-Marie, Père Michel, Nicolas Diat Augustin et nous, Fayard.
On peut toujours se référer à Peter Brown, La Vie de Saint Augustin, Le Seuil 1971 sans oublier les trois tomes des œuvres dans la Pléiade.
Augustin parmi nous