Le décès de Jürgen Habermas, à l’âge de 96 ans, est l’occasion de revenir sur une œuvre et une pensée dont le rayonnement dépasse largement son appartenance nationale. L’intéressé n’était-il pas le premier à vouloir surpasser sa nationalité d’origine, en faveur d’une Europe politique qui portait tous ses espoirs ? C’est, d’évidence, la tragédie dans laquelle le nazisme avait plongé l’Allemagne qui est à l’origine de ce choix. Lorsqu’on a été embrigadé à dix ans dans les jeunesses hitlériennes et vécu l’effondrement d’un régime au bilan criminel écrasant, on ne peut que remettre tout à plat, pour envisager un avenir possible. Celui-ci était forcément lié à la démocratie, en tant qu’elle présuppose la protection de la liberté, ne serait-ce que par le suffrage des citoyens.
Cependant l’apport propre du philosophe va consister à envisager la question politique sous l’aspect de l’échange des positions en fonction d’une « éthique de la discussion ». C’est pourquoi il plaidera en faveur d’une morale « déontologique, cognitiviste, formaliste et universaliste ». Chacun de ces qualificatifs réclamerait de longs développements explicatifs. Mais on peut se contenter provisoirement d’envisager le champ intellectuel où cette pensée se déploie. C’est celui de la rationalité moderne, celle des Lumières telle qu’Emmanuel Kant a pu l’inaugurer. Cela suppose une confiance envers la Raison, en dehors des fondements anciens de la métaphysique et de la révélation religieuse.
Autant dire que la pensée de Habermas se veut rigoureuse et qu’elle s’exprime dans de longs essais théoriques accessibles aux plus avertis des lecteurs. Pour ma modeste part, je redécouvre que je n’ai pas été indifférent à certains aspects de cet éloge argumenté de la communication. En effet, celle-ci suppose une confiance qu’on peut dire totale à la puissance et à la pertinence de notre intelligence. Sans ce que Karl Otto Apel désignait comme « a priori de la communauté de communication », il est vain de vouloir échanger pour formuler des accords ou pour le moins des bons désaccords, c’est-à-dire de sujets sur lesquels on est clairement en opposition. À l’encontre de cet a priori se dressent les objections de ceux qu’on appelle les post-modernes, souvent adeptes de la déconstruction. C’est un Jean-François Lyotard qui s’opposait à cet unanimisme rationnel au nom de « l’hétérogénéité des jeux de langage ». De ce point de vue, Habermas demeure résolument moderne dans la tradition dix-huitièmiste.
Si l’on récuse l’aspect universaliste de la communication, on est donc restreint à une sorte de régionalisme séparant les individus enfermés dans leurs particularismes. C’est dire que de ce point de vue je me rangerais du côté d’Habermas, participant d’un certain optimisme de la Raison, non sans formuler toutefois quelques restrictions. Ce qui m’incline du côté de la nécessité de la communication est son aspect éthique lié irréductiblement à la rationalité. Mais cette dernière s’exprime dans la diversité des langues et des idiomes, qui lui confère certaines couleurs à partir d’enracinements bienvenus. C’est bien pourquoi la réflexion d’un Lucien Sfez nous avait retenus il y a une quarantaine d’années, lorsqu’il mettait en question une communication née des progrès de la technologie, suppléant au passé historique des anciennes nations : « Pour assurer leur cohésion, les sociétés à mémoire se servent de l’histoire ; les sociétés sans mémoire de la communication. » Voilà qui apporte plus que du trouble, puisqu’on se heurte à la problématique adéquation de la rationalité littéraire et de la rationalité technique, celle qui enserre dans ses réseaux l’ensemble des relations, aussi bien celles de l’économie que celles de la politique.
Il me semble aussi que la critique de Lucien Sfez rejoint tout le travail entrepris par Régis Debray dans le domaine de la médiologie. Lorsque les communicateurs se substituent aux professeurs de la République des Lumières, tout l’appareil social se dérègle. Là où il s’agissait d’instruire, il s’agit maintenant de séduire. On peut considérer néanmoins que la pensée d’Habermas échappe à ces objections dans la mesure où elle les transcende, en maintenant une discipline intellectuelle supérieure aux conditionnements de nos réseaux sociaux, et plus encore en sauvegardant la possibilité d’une expression libre de l’intelligence. Il n’empêche que dans la réalité un trop grand optimisme se trouve démenti et qu’il est encore plus contredit aujourd’hui par les menaces que l’intelligence artificielle fait peser sur l’ensemble de la planète.
Mais il est un autre aspect qui fait difficulté chez Habermas, c’est ce qu’il appelle « patriotisme constitutionnel ». Évidemment traumatisé par l’expérience nazie, le philosophe ne trouve de remède à l’affrontement des nations que dans leur dépassement, ce qui suppose un certain abandon des particularités historiques et surtout la substitution d’un régime constitutionnel aux passions patriotiques. Ou pour dire les choses autrement : « Ce patriotisme constitutionnel serait fondé sur l’adhésion aux principes universalistes sous-tendant l’État de droit, par opposition au sentiment particulariste d’appartenance à la nation comme entité historique concrète. »
Voilà qui, a priori, parait relever d’une vraie sagesse mais se heurte aussi à une solide culture historique et aux embûches de la réalité. Tout d’abord, cette prévention à l’égard du patriotisme ne se réfère pas seulement au passé nazi, elle concerne les fondements antérieurs du nationalisme allemand, indissolublement germanique, c’est-à-dire fondé sur une particularité ethnique. Celle qui a été théorisé par un auteur comme Fichte. Le patriotisme n’est pas forcément opposé à l’universel, il peut reconnaître des principes supérieurs qui président à l’organisation d’un pays et aux relations entre les peuples.
Par ailleurs, l’Europe conçue dans cette perspective constitutionnelle souffre de son manque d’ancrage historique concret et se trouve en face d’enjeux qui l’obligent à endosser le patrimoine des nations auxquelles il est censé se substituer. Sinon elle est promise à une forme technocratique qui n’entraîne ni attachement ni dévouement. Enfin, qu’on le veuille ou non, la réalité subsistante des nations historiques ne cesse de se faire sentir, ne serait-ce qu’à cause de la diversité des intérêts et de l’attachement des populations à leurs traditions et à leur fierté, surtout de la part des plus humbles. Le mot de Jaurès sur la patrie qui est le seul bien des prolétaires n’a pas perdu sa saveur.
Reste un autre aspect, qui est apparu dans la dernière partie de la vie d’Habermas : une autre appréhension du religieux, jusqu’ici absent de ses références. Ce fut le cas notamment avec l’émergence des questions de bioéthique qui pouvaient solliciter l’éclairage des textes bibliques à forte teneur anthropologique. Cependant cette évolution trouvera une sorte de consécration avec le débat remarquable que le philosophe engagera avec le cardinal Joseph Ratzinger en janvier 2004 à Munich, dans le cadre de l’Académie catholique de Bavière. Les deux hommes sont de la même génération et leur renommée mondiale donnera à cet échange un écho international. Le sujet, « les fondements moraux pré-politiques d’un État libéral », est d’évidence familier au philosophe, mais il était pour le moins inattendu qu’il puisse se retrouver très proche d’un théologien qui sera élu évêque de Rome, l’année suivante.
L’ouverture d’Habermas au religieux est avérée, pourvu que ses interprètes fassent accéder son expression « à un langage public accessible à tous ». Le théologien admet, de son côté, l’importance de la Raison, qui peut même intervenir à l’encontre de certaines pathologies religieuses. Cependant, ajoute-t-il : « Il existe une hubris de la Raison qui n’est pas moins dangereuse et qui est même, à cause de son efficience potentielle, plus menaçante encore. » L’accord final entre les deux hommes constituait une heureuse contribution pour esquisser une autre configuration de la culture européenne.
De l’œuvre considérable de Habermas on peut retenir De l’éthique de la discussion, Le Cerf, 1992.
Le dialogue entre Habermas et le cardinal Ratzinger a été publié en 2010 aux éditions Salvator : La dialectique de la sécularisation.
Habermas, l’optimisme de la Raison