Accueil > Le bimensuel Royaliste > Nos articles récents > La chronique de Gérard Leclerc > Chronique des idées > La religion des morts

Royaliste n°1319 du 11 mars 2026

La religion des morts

par Gérard Leclerc

mercredi 11 mars 2026

En m’adressant son dernier ouvrage, Guillaume Cuchet ne manque pas de se référer à Philippe Ariès, qui fut son premier inspirateur dans ce domaine privilégié de l’histoire des mentalités. De fait, le souvenir de l’auteur de L’homme devant la mort est définitivement associé à cette patiente enquête d’ordre anthropologique, qui nous permet de nous mieux comprendre à partir de notre genèse et de notre généalogie, celles qui conduisent une sorte de psychanalyse du passé dont nous sommes issus. Voilà qui me ramène à mes rencontres avec Philippe Ariès, notamment à la parution de son maître ouvrage. Il m’avait raconté comment il avait pu le mener à bien grâce à une fondation américaine à Washington, une ville qu’il me décrivait sur le modèle d’une immense nécropole.

Guillaume Cuchet, quant à lui, spécialiste du XIXe siècle sous l’aspect religieux, s’inscrit dans la postérité d’Ariès, mais en concentrant toute son attention sur cette période où s’engendra « une véritable religion des morts », que n’avaient pas connus sous cette forme les âges précédents : « Ce culte familial du souvenir et de la tombe a été l’un des ancrages culturels et anthropologique les plus profonds et les plus unanimes du temps. C’est même, à bien des égards, le phénomène de religion populaire du siècle, sans véritable équivalent sous l’Ancien Régime, même si le XVIIIe siècle en avait parfois rêvé et qu’il s’inscrivait dans le temps long d’un héritage catholique particulièrement riche dans le domaine des relations entre vivants et morts. »

Il est bien entendu que sous sa forme dix-neuvièmiste, le sentiment religieux de toujours trouve sa propre voie d’incarnation, car il est consubstantiel à l’humanité, le signe le plus probant de son émergence. Comme l’affirmait le grand Fustel de Coulanges : « La mort fut le premier mystère ; elle mit l’homme sur la voie des autres mystères. Elle éleva sa pensée du visible à l’invisible, du passager à l’éternel, de l’humain au divin.  » Mais cette permanence n’empêche pas des métamorphoses, qui peuvent produire une révolution mentale, « rien moins qu’un nouveau rapport aux morts ».

Cette révolution se traduit d’abord sous une forme réglementaire, avec des indications précises sur les lieux d’inhumation, au début du règne de Louis XVI. Désormais, l’inhumation dans les églises, qui était d’usage courant, est interdite. La construction de caveaux funéraires est prescrite, avec la recommandation de transférer les cimetières hors des villes, des bourgs et des villages. De ce point de vue, le transfert du cimetière des Saints-Innocents vers les catacombes de Paris représente un événement fondateur. Philippe Muray dans Le 19e siècle à travers les âges, lui a donné une ampleur symbolique considérable. Guillaume Cuchet, qui s’est beaucoup intéressé à cet essai littéraire, avec ses répercussions historiques, n’en reprend pas la thèse intégralement. Même s’il signale quelques déviations comme le culte des tables tournantes cher à Victor Hugo, il n’est pas conduit à insister unilatéralement sur la guerre féroce décrite par Muray.

Il verrait même plutôt une étonnante synthèse entre laïcité et christianisme, en dépit des mesures prises pour la séparation des espaces religieux et publics. « Il n’y avait pas, dans la France de 1914, d’espaces visuellement plus christianisés que les cimetières, même si on les avait éloignés des églises : ils étaient devenus des forêts de croix individuelles comme l’Ancien Régime n’en avait jamais connu. La religion des morts, cette invasion sacrale, de type catho-laïque, du XIXe siècle, incite ainsi à relativiser ou à voir autrement la fameuse guerre des deux France qui a traversé le siècle et culminé au moment de la séparation de l’Église et de l’État. » Même un Maurice Barrès chantre de la terre et des morts et aussi défenseur du patrimoine des églises de France, se prête à cette interprétation. « L’Union sacrée ne viendra pas de nulle part. »

Un des intérêts du travail de notre historien est de montrer comment l’Église elle-même a été tributaire de cette révolution mentale. Rien ne le signifie mieux que la réinvention de la fête de la Toussaint : « De la Toussaint cette fête a gardé le nom, et du jour des Morts, elle a pris le contenu et l’ambiance. » Dans la mentalité collective, la fête est associée à la visite au cimetière qui rassemble des foules considérables. Mais il y a aussi une sorte de mutation spirituelle et doctrinale. Alors que la superbe liturgie grégorienne, singulièrement dans la séquence du Dies irae (jour de colère) laisse planer une sorte de terreur par rapport au salut des âmes, l’adaptation dix-neuvièmiste fait poindre l’espérance. Le jour des Saints est tellement accordé au jour des morts, que ceux-ci bénéficient déjà de l’aura des grandes figures de la sainteté. Et cela d’autant mieux qu’il s’agit maintenant d’une sorte de sommet de l’année.

C’est donc qu’à sa façon à elle, l’Église catholique a rejoint cette religion du deuil qu’elle ne partageait pas auparavant, du fait de l’éloignement des morts arrachés à la promiscuité des lieux saints. Avant, les fidèles étaient littéralement cernés par les morts « sous les pieds, autour d’eux, parfois même autour de la tête (quand les combles servaient d’ossuaires) ». Voilà qui rejoint d’ailleurs Philippe Muray : « Au cimetière des Saints-Innocents, comme dans tous les autres dortoirs (koiméterioi, lieux où l’on dort), construits à partir de la logique, de l’esthétique et de la théorie théologique, les morts étaient évidemment traités un peu par-dessus la jambe. Considérés comme des éléments, des accessoires provisoires, transitoires, de l’illusion elle-même comique de la vie. Le macabre chrétien ou catholique dont se plaignent tant les modernes n’est scandaleux que du point du vue où la mort serait respectable comme réalité finale de la vie et preuve que la collectivisation de l’individu est au moins là possible. »

Sans doute, Guillaume Cuchet serait-il moins abrupt dans son expression, mais Muray apporte par avance de l’eau à son moulin dans le sens de la rupture qu’amène le culte des morts pour lui-même, devenu une forme de religion spécifique, privée et collective, avec son calendrier et ses rituels. Mais il s’éloigne du contempteur du culte des fantômes et des courants d’air, tel qu’il le perçoit dans la sécularisation de l’église Sainte Geneviève devenue le Panthéon. Car le catholicisme du XIXe siècle a su intégrer cette sensibilité funéraire dont le succès simultané de la dévotion aux âmes du purgatoire était déjà un indice. Ce fut d’ailleurs une occasion d’évangélisation.

Par ailleurs, si la religion de ce siècle est une religion au sens durkheimien, de forte teneur catholique, elle s’explique aussi pour des raisons démographiques, selon l’analyse de Pierre Chaunu, grand expert dans ce domaine. L’augmentation de l’espérance de vie s’est considérablement accrue depuis l’Ancien Régime. Cela a eu des conséquences directes sur la sensibilité de la population à ce moment décisif où les courbes de la mortalité et de la natalité commencent à s’écarter et à rendre envisageable un nouveau rapport à la mort. Victor Hugo, avec la mort de sa fille Léopoldine, allait initier, grâce aux Contemplations, à un pèlerinage qui s’est perpétué.

Je n’ai pu rendre compte de l’ensemble de l’enquête du chercheur à travers villes et villages, avec tout ce qui a pu s’opposer, par exemple, à l’organisation de l’espace funéraire en dehors des agglomérations et les résistances à l’homogénéisation des conditions contredites par l’inégalité des fortunes. Mais je ne puis que saluer le grand service que nous a donné l’étude des mentalités pour une connaissance approfondie des phénomènes de civilisation. Que Guillaume Cuchet se situe, avec gratitude, dans le sillage de Philippe Ariès ne fait que mettre en valeur sa présence privilégiée dans l’historiographie contemporaine. Cependant, l’intéressé lui-même a raconté qu’en étudiant son sujet, il constatait que sous ses yeux les attitudes devant la mort étaient en pleine transformation. Autant dire que le regard de l’historien s’impose aujourd’hui pour nous comprendre nous-mêmes et l’évolution de nos mœurs.

Guillaume Cuchet, La Religion des morts. Comment le XIXe siècle a inventé le deuil moderne, Seuil.

On peut se reporter aussi à Philippe Ariès L’Homme devant la mort, Seuil, 1977 et Phillipe Muray, Le 19e siècle à travers les âges, Denoël, 1984.