Prendre connaissance de la correspondance échangée entre le Père Pierre Teilhard de Chardin et Claude Tresmontant, c’est pour moi comme un bain de jouvence. En effet, me voilà ramené à mes jeunes années, où ce qu’on appelait le teilhardisme était en pleine expansion, suite à la mort de l’auteur du Phénomène humain. Jusqu’alors, l’œuvre du savant jésuite était tenue sous le boisseau, à cause de l’interdiction de publication signifiée par la direction de la Compagnie de Jésus. Cela ne l’empêchait pas de circuler sous le manteau, avec la diffusion quasi clandestine de textes ronéotypés. C’est d’ailleurs ainsi que le jeune Claude Tresmontant avait pu prendre connaissance d’une pensée stimulante, qui rejoignait ses préoccupations philosophiques et théologiques, tout en suscitant certaines objections.
Avant donc que surgisse l’effervescence teilhardienne qui a suivi, Claude Tresmontant se passionne pour la vision cosmologique d’un religieux né un demi-siècle avant lui. Et il décide d’écrire à l’intéressé à New York, où il réside dans une sorte d’exil. Tout de suite, Teilhard se trouve vivement intéressé par cette première lettre du jeune homme. Il lui répond sur le champ, et une conversation se poursuit au cours d’un échange d’une douzaine de lettres, qui sera suivi d’une rencontre à Paris. La séquence est donc plutôt brève puisqu’elle précède de peu la mort de Teilhard (Pâques 1955). Ce qui me frappe dans cette séquence, c’est qu’elle permet d’aller directement au cœur d’une pensée – une pensée qui s’ordonne d’ailleurs dans une vision en mettant l’accent sur ses arêtes vives.
En ce sens, Mercè Prats a bien raison de remarquer que « la discussion entre les deux penseurs devrait permettre au lecteur de porter un regard neuf, débarrassé du poids du teilhardisme, des débats sans fin “pour” ou “contre” Teilhard de Chardin qui ont agité les années 1950-1960. » Échappant aux passions étonnantes de l’époque qui va suivre, la discussion entre les deux interlocuteurs permet de comprendre d’emblée où réside le nœud de la grande construction de Teilhard avec les difficultés qu’elle suscite. Je me permets de citer à ce propos le résumé ultra concentré qu’opère le religieux de son intuition fondamentale, sans craindre de provoquer la perplexité du lecteur : « Il existe, se propageant à contre-courant à travers l’Entropie une dérive cosmique de la Matière vers des étapes d’arrangement de plus en plus centrocompliqués (ceci en direction d’un “troisième infini”. Infini de la complexité – aussi réel que l’Infini et l’Immense). Et la Conscience se présente expérimentalement comme l’effet spécifique de cette complexité poussée à des valeurs extrêmes. »
Je tente de traduire avec mes mots. Ce qui est au point de départ de tout, c’est le travail d’un chercheur dans le domaine de la paléontologie, c’est-à-dire pour reprendre les mots du dictionnaire : science des êtres vivants ayant existé sur la terre aux temps géologiques, fondée sur l’étude des fossiles. C’est la vocation singulière d’un garçon entré chez les jésuites, mais voué à une spécialité scientifique qui requiert sa méthodologie propre, d’un autre ordre que la spiritualité de saint Ignace. Mais comment ne pas mettre en relation ces deux domaines auxquels on est voué corps et âmes ? Teilhard va se saisir du matériau scientifique pour tenter de lui conférer une signification globale, où le phénomène humain est envisagé dans le développement plénier du cosmos.
Lui qui est né en Auvergne, en plein paysage des volcans, a toujours été fasciné par cet environnement de granit, au point qu’on lui reprochera une certaine idolâtrie de la matière. Mais l’être humain est bien l’habitant de ce cosmos d’où il tire son origine. Le concept d’évolution qui s’est imposé dans le monde scientifique va permettre à Teilhard d’envisager une vaste vision où l’homme va se trouver relié à l’histoire du cosmos à travers un processus dit de « complexité-conscience » qui passe par plusieurs stades, « une série croissante de points critiques et de développements singuliers ». La montée de la complexité s’affirme dans la genèse des espèces, avec les progrès cérébraux. Ceci nous amène à l’apparition de l’homme et donc d’une noosphère sur la terre (couche spirituelle). Mais le mouvement ne s’arrête pas là : l’humanité s’organise et progressivement se dirige vers l’unification désignée comme l’avènement terminal d’un point Omega.
Ce point Omega, de l’aveu même de Teilhard, se rapporte à la Révélation chrétienne et singulièrement à la théologie de saint Paul : « Aucune foi n’est présentement en vue, capable d’animer pleinement une cosmogénèse de convergence, exceptée celle en Christ “pléromisant” et “parousiaque”, in quo omni constant. » Ces derniers termes sont tirés des épitres pauliniennes. Il m’est arrivé à moi-même de me référer à Teilhard pour souligner à quel point le jésuite avait mis en valeur des notions sous-estimées de l’apôtre et comment elles reprenaient de l’actualité à l’encontre des déviations de la deep ecology (1). Alors que certains veulent mettre en procès l’humanité pour dégradation de la nature et orgueil prométhéen indu, Teilhard réconcilie nature et humanité en les mettant en symbiose et en harmonie.
On peut comprendre l’intérêt du jeune Claude Tresmontant pour cette pensée qui prend en compte la réflexion scientifique et confère ainsi à la philosophie et à la théologie une ample possibilité de synthèse. Cela ne signifie pas qu’il est sans objection à l’égard de ce qu’il considère comme des déficiences graves. Il n’hésite pas à reprocher à Teilhard, dans les termes les plus vifs, la faiblesse de ses connaissances bibliques : « Une pratique assidue et passionnée de votre œuvre m’a conduit à penser que vous aviez fait des études de théologie fort mauvaises. Vous avez lutté toute votre vie contre une théologie, qui était celle enseignée dans votre faculté de théologie, mais qui n’a de rapport que lointain avec la pensée de l’Église. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas extraordinaire. On enseigne couramment dans les manuels religieux le contraire du christianisme, c’est-à-dire le manichéisme, le dualisme, le jansénisme etc. » Sous l’algarade, Teilhard ne bronche pas, d’autant que son interlocuteur lui signifie qu’en réaction contre ce mauvais enseignement reçu, sa pensée à lui tend à rétablir l’orthodoxie.
Reste que même si l’accord se dessine profondément, l’originalité de certains concepts teilhardiens pose des problèmes épineux. Le fameux point Omega, d’évidence tiré de la Révélation chrétienne, peut-il vraiment être établi à partir d’une analyse purement phénoménale de l’évolution de l’univers ? Est-il possible de montrer que « l’étude du réel, avec les moyens dont nous disposons aujourd’hui, n’est pas indifférente du point de vue théologique et que la physique aussi est, en quelque façon, théologique ? » Nous sommes bien en présence de la difficulté principale de Teilhard (que je distingue de ce qu’on appelle teilhardisme) et qui trouve sa naissance dans la synthèse d’une approche scientifique et d’une vision eschatologique. Car la réponse de Teilhard à l’objection de Tresmontant est théologique : « Ce qu’il nous faudrait maintenant, ne serait-ce pas de reconnaître et distinguer, dans le Christ, une sorte de troisième nature, non plus divine, ni humaine, mais “cosmique” lui permettant d’agir en tant qu’Omega ? »
Au-delà de ce dialogue singulier s’annonçait la tempête du teilhardisme, que nous examinerons dans un prochain article.
(1) Saint Paul, Pygmalion, 1997.
Pierre Teilhard de Chardin - Claude Tresmontant, Correspondance inédite, édition procurée par Emmanuel Tresmontant et Mercè Prats, Arcades Ambo.
J’ai évoqué la personnalité et l’œuvre de Claude Tresmontant à partir du bel essai de son fils Emmanuel, Royaliste n° 1297 du 26 mars 2025.
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