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Royaliste n°1318 du 25 février 2026

Le moment teilhardien

par Gérard Leclerc

mercredi 25 février 2026

Il s’agit bien d’une décennie (1955-1965), où la mention du nom de Pierre Teilhard de Chardin était omniprésente. Elle n’occupait pas seulement l’espace de la vie intellectuelle, elle semblait correspondre à l’air du temps, au point de requérir l’intérêt du général de Gaulle ou la couleur de l’âme de la chanteuse Dalida. Mais avec la distance, on ne peut considérer le teilhardisme que comme une sorte de météore, aussi vite disparu qu’il avait brusquement surgi. Il convient donc aux historiens des idées d’aujourd’hui de s’emparer de cette décennie teilhardienne pour en analyser le contenu, avec l’éblouissement qu’il suscita chez les uns et l’aversion qu’il provoqua chez les autres. C’est à cette tâche que l’universitaire Mercè Prats s’est consacrée en déployant une énergie considérable. Le gros livre qui résulte d’un tel travail mérite de retenir l’attention de tous ceux qui s’intéressent aux phénomènes intellectuels dans leur logique propre et leur charge passionnelle.

Tout commence au décès du Père Pierre Teilhard de Chardin de la Compagnie de Jésus (Pâques 1955). Une femme étonnante, Jeanne Mortier, va se trouver à l’origine de la publication des œuvres de ce jésuite, qui n’était officiellement connu que pour sa réputation de savant paléontologue. De façon inopinée, elle avait reçu de l’intéressé la charge de légataire de ses œuvres d’ordre théologique, jusqu’ici interdites d’édition. N’étant liée par aucune obédience, elle va s’engager à publier, aux éditions du Seuil, l’ensemble des textes de Teilhard, bénéficiant de la totale complicité de son directeur Paul Flamand. Ce dernier pressentait-il le prodigieux succès que cette publication entraînerait ? Le premier livre, Le phénomène humain défie les prévisions les plus optimistes, d’autant qu’il reçoit de la presse un accueil enthousiaste.

Mais, du même coup, ce qui était l’objet d’une réflexion personnelle à l’abri des engouements collectifs, devient courant de pensée, livré aux joutes idéologiques. Jeanne Mortier voudrait bien tenir les guides d’un teilhardisme orthodoxe, d’autant que l’œuvre n’est pas à l’abri des censures romaines. Mais le teilhardisme ne saurait lui appartenir, à elle et à son comité officiel. Désormais dans l’espace public le plus large, il échappe à tout contrôle.

Il est vrai que l’enthousiasme l’emporte de loin sur l’hostilité. Dans Le Figaro littéraire, André Billy salue « une vision éblouissante de l’évolution universelle aboutissant au phénomène chrétien ». Un puissant élan d’optimisme anime cette pensée qui vient sans doute aussi à l’heure de l’expansion économique des Trente glorieuses. Comme le remarque Mercè Prats : « Après une guerre mondiale qui s’est achevée sur une catastrophe atomique, le besoin de croire à l’avenir est manifeste. Une forte volonté de tourner la page gagne la société française. L’avenir, celui que les planistes préparent, s’annonce radieux. Les progrès technologiques y contribuent. » De ce point de vue, l’exemple d’un Louis Armand, ingénieur, haut fonctionnaire, dirigeant sous le nouveau mode technocratique, est particulièrement intéressant. Ne résume-t-il pas en quelques formules la convenance d’un certain teilhardisme avec l’espoir suscité par la croissance : « Nous assistons à une remarquable convergence de tous les facteurs de progrès et c’est là un phénomène qui marque un tournant important dans l’histoire de l’homme, puisqu’il traduit un rapprochement des éléments constitutifs de ce que Teilhard appelait la noosphère. »

Mais, en vis-à-vis d’un tel optimisme, se dresse l’opposition résolue de ceux qui ne supportent pas ce qu’ils désignent comme une forme inédite de la tradition gnostique. Une des attaques les plus vives pour dénoncer le règne du teilhardisme viendra de la plume d’Henri Rambaud. Elle fut, sur le moment, très mal reçue par le Père de Lubac qui la trouva proprement ignoble. Elle vaut néanmoins d’être citée : « Quelle tentation devant cet extraordinaire succès d’en revendiquer pour la Compagnie sa part de gloire ! Mais surtout quelle preuve que Teilhard avait vu juste, que le chemin de la foi au Christ passait par la foi au monde !  » Le fond de la question, c’est bien une naturalisation du surnaturel : « Comment ces prêtres ne se sont pas aperçu que le christianisme formaté dans les ouvrages de Teilhard n’est pas le christianisme ? »

C’est donc le religieux lui-même qui est en cause, et non pas seulement l’esprit du temps et les gloses qui lui correspondent. Mais comment distinguer entre les deux, alors que le teilhardisme se développe avec fulgurance, entraînant bien au-delà du monde catholique. Roger Garaudy, qui est alors le principal intellectuel propulsé par le parti communiste en pleine puissance, revendique son bien, alors que l’heure est aussi au dialogue entre chrétiens et marxistes. Sur son initiative, Le phénomène humain sera même traduit en russe dans l’Union soviétique khroutchevienne.

Malgré certains entraînements, Jeanne Mortier tente de résister dans son désir de maintenir une pensée orthodoxe. Il lui faut se prémunir autant à droite qu’à gauche. La droite se ramènerait-elle à cette sorte d’intégrisme borné qui dispense d’opérer un réel discernement ? Si l’on relit aujourd’hui un Louis Salleron, on ne peut la tenir pour nulle, d’autant qu’il reconnaît pécher lui-même par simplification : « Il est parfaitement légitime de manifester tout ce qu’il y a de sincère, d’authentique et de profond dans ce christianisme du Père Teilhard de Chardin. Mais il est non moins légitime de rendre sensibles les dangers de son œuvre. Ces dangers sont grands. » Même tonalité sur le moment de Pierre Boutang, invité à donner au Monde son appréciation. Il pense inaboutie la tentative de conciliation de la science et de la foi mais exprime son estime pour le religieux.

Un religieux qui a, enfin, opéré son entrée solennelle dans une Église qui l’a tenu si longtemps en suspicion. Il est vrai qu’un Monitum, c’est-à-dire un avertissement de la Congrégation du Saint Office est intervenu en juin 1962, pour mettre en garde contre « des ambiguïtés et même des erreurs si graves qu’elles offensent la doctrine catholique ». Ce n’est pas la condamnation définitive espérée par les adversaires et redoutée par les partisans. Au sein du concile Vatican II, qui s’est ouvert en 1962, l’auteur du Milieu divin intéresse vivement nombre d’évêques. Le Père de Lubac qui vient de publier son maître ouvrage sur La pensée religieuse du Père Teilhard de Chardin est sollicité de toutes parts pour répondre à une curiosité largement répandue.

Précisément, ce nom de de Lubac est associé depuis toujours à celui qui fut son ami et qu’il eut à conseiller dans la correction de ses textes les plus importants. Sa proximité l’a toujours persuadé de l’authenticité de sa foi, même s’il n’approuve pas toujours ses formules. Encouragé désormais par ses supérieurs, il donne une interprétation de l’œuvre, dégagée d’un teilhardisme dont il se méfie beaucoup. Ainsi Teilhard apparaît-il dans une autre lumière, celle de la plus profonde tradition patristique, et désormais armé pour se défendre contre les reproches d’égarement gnostique.

Mais la fin de Vatican II correspond curieusement à l’éclipse du teilhardisme, qui va entrer dans l’oubli après un tel éclat. C’est sans doute que l’on pénètre dans une autre période intellectuelle et politique. Mercè Prats insiste sur l’avènement du structuralisme qui change profondément les données du débat philosophique. Est-ce à dire que Teilhard est définitivement oublié ? Ne pourrait-il pas, à nouveau frais, réapparaître ne serait-ce qu’à cause des sollicitations écologiques, celles qui requièrent une approche sérieuse des relations de l’homme et de la nature ?

Mercè Prats, Le Teilhardhisme. Réception et travestissement de la pensée de Teilhard de Chardin en France (1955-1965), Presses universitaires de Rennes.