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Royaliste n°1327 du 1er juillet 2026

Marc Bloch, le savant et le héros

par Gérard Leclerc

mercredi 1er juillet 2026

M’est-il permis d’avouer qu’avec l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, toute l’acribie de Philippe Muray à l’égard de l’ancienne église Sainte-Geneviève, devenue Temple de la République tend à s’estomper, pour une bonne raison : le seul souvenir de l’historien des Annales exige un total respect et la forme du culte rendu en ce lieu correspond trop à sa personnalité pour qu’on puisse marquer la moindre réserve. En effet, la seule religion qu’on puisse lui reconnaître tient dans son amour exclusif de la France – « Étranger à tout formalisme confessionnel, comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti durant ma vie entière avant tout comme tout simplement français. » Cette simple phrase de son testament livrée à son épouse et à ses enfants révèle tout d’une vocation et d’un destin qui devaient se conclure dans un pur héroïsme.

Sa qualité de juif, il ne l’a jamais reniée. Il ne s’en est prévalu que face à l’antisémitisme. Mais, ne se reconnaissant pas dans la religion de ses pères, il ne pouvait être inhumé dans le même rite. Il n’en méconnaissait pas pour autant « la tradition des prophètes hébreux (que le christianisme dans ce qu’il a de plus pur a repris pour l’élargir) ». Mais au terme, c’est à sa seule identité de Français qu’il s’attache et ne tient, sur sa tombe, qu’au rappel de ses cinq citations reçues au cours des deux Guerres mondiales. Sur ce point, la cérémonie du 23 juin correspondait strictement à sa dernière volonté.

Historien de premier ordre, fondateur avec son ami Lucien Febvre de la célèbre École des Annales, l’auteur des Rois thaumaturges ne pouvait définir ses appartenances qu’au travers de sa relation intime au passé. C’est pourquoi il s’affirmait républicain pour des raisons tirées de l’Histoire. Au terme de cet examen minutieux de l’étrange défaite dont il tient à venger l’humiliation, Marc Bloch se réclame de Montesquieu et de la Révolution : « Dans un état populaire, il faut un ressort qui est la vertu. » Comment ne pas adhérer à un tel principe, d’autant que, dans l’esprit de l’auteur, il correspond au refus des pires perversions du régime totalitaire ?

Sur ce point précis, je ne puis pourtant que marquer une certaine distance avec l’homme que j’admire. La vertu des hommes de la Terreur n’anticipe que trop sur les vices qu’Hannah Arendt débusquera dans les totalitarismes du XXe siècle. Mais sur cette révérence à l’égard de la Révolution, Marc Bloch demeurait tributaire de l’école de la Troisième République.

Je pourrais mettre aussi en discussion ce républicanisme qui veut marquer une rupture à l’égard de la formation capétienne de la France. Bien sûr, il y a cette fameuse formule souvent reprise : « Il existe deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du Sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Il provient de L’Étrange Défaite. C’est vrai qu’on oublie souvent de la resituer dans son contexte, celui où l’historien regrette l’incompréhension de certains à l’égard de l’époque du Front populaire. Il vise ainsi l’égoïsme d’une certaine bourgeoisie en même temps que l’esprit partisan. C’est pour finalement regretter que « notre régime censément démocratique n’ait jamais su donner à la nation des fêtes qui fussent véritablement celles de tout le monde ». C’est dire qu’il plaide en faveur de l’unité et d’une véritable ferveur nationale.

Cependant, l’historien que la nation vient d’honorer ne se distingue pas d’abord par la vertu civique mais par son labeur d’abord d’ordre scientifique ou disciplinaire. Philippe Ariès, qui lui devait beaucoup, affirmait qu’avec Lucien Febvre, il était « à l’origine du rajeunissement d’une science qui se décomposait dans l’ennui ». C’est notamment le caractère existentiel de cette nouvelle approche qui devait lui rendre de l’intérêt, même passionné, de la part des hommes d’aujourd’hui, rejoints dans leur condition la plus quotidienne. Et Ariès de préciser : « L’Histoire se présente alors comme la réponse à une surprise, et l’historien est d’abord celui qui est capable d’étonnement, qui prend conscience des anomalies telles qu’il les perçoit dans la succession des phénomènes. » Cela n’est possible qu’en raison d’un rapport au passé qui ne se sépare pas de ses soucis du présent. « L’historien ne peut plus être l’homme de cabinet, le savant retranché derrière ses fiches et ses livres, fermé au bruit de son temps, en suspension. Il lui faut encore saisir la vie de son époque, pour, de là, remonter aux différences pour lui ouvrir la voie d’un monde inaccessible. »

Ce souci est essentiel : loin de se mettre en travers d’une recherche exhaustive du passé, il lui apporte plus de précision ou plus d’ampleur. Ainsi, Marc Bloch renouvelle complètement l’étude de la féodalité en montrant qu’elle ne pouvait être comprise que dans l’ensemble de ses évolutions : « Une structure sociale se caractérise parce qu’il y a diversité dans le temps et dans l’espace. »

L’école créée autour de la revue des Annales fut, bien sûr, une aventure collective, dominée par deux personnalités. Mais est aussi à l’origine de l’extraordinaire efflorescence de l’historiographie contemporaine. Il est souhaitable que le rappel du nom de Marc Bloch dans l’esprit des nouvelles générations corresponde à un renouveau d’intérêt pour son œuvre et la sensibilité historique dont il est à l’origine. Mais il se justifie présentement par la leçon civique qu’il impose. Je ne suis pas sûr que celle-ci se soit exprimée dans les termes les plus justes, dans les polémiques auxquelles nous venons d’assister.

Il conviendrait même de réfléchir à ce qu’Alya Aglan, appelle « la double mort de Marc Bloch », la mort civique du fait de la persécution antisémite du régime de Vichy, précédant celle du résistant, supplicié par les nazis. Le statut des juifs décidé par Vichy, s’exerçant sur le patriote exemplaire, un héros de la Grande guerre, apparaît insupportable. Elle est d’autant plus injustifiée que jamais Marc Bloch ne s’est apparenté à une forme de communautarisme. La logique est enclenchée d’une mort civique qui va dépouiller un universitaire de sa possibilité d’enseigner, de l’œuvre des Annales qu’il a créées et même de ses biens domestiques élémentaires. Une persécution raciale s’ajoutant à la persécution civique.

Comment le patriote ne se serait-il pas insurgé dans sa situation de spectateur humilié devant sa patrie et sa civilisation enchaînée aux mains d’un ennemi implacable ? Sa résolution est prise. Il s’engagera dans la Résistance, résolu au sacrifice suprême, celui qui interviendra lors du massacre intervenu le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, 10 jours après le Débarquement. ■

► Marc Bloch, L’Étrange Défaite, Folio-Histoire

► Alya Aglan, La Double Mort de Marc Bloch, Champs-Histoire.

► Philippe Ariès, Le temps de l’Histoire, Le Seuil.