Le système de l’Argent achève la trilogie d’une suite romanesque, que l’on peut qualifier de balzacienne et dont l’objet est « après tout la France ». Comme les deux volumes précédents ils se rapportent à une expérience personnelle, celle d’un ancien ambassadeur à Malte, celle d’un provincial toujours enraciné dans son pays natal. Comment s’en étonner, de la part d’un lecteur fervent de Maurice Barrès ? Mais, cette fois, l’écrivain nous fait communier à l’appréhension que peut avoir de notre curieuse planète celui qui fut dans sa folle jeunesse de la tribu de ceux qu’on appelait les « mao-spontex ». En dépit de la distance prise, il n’a jamais vraiment abandonné les rêves de son militantisme. De ces rêves, l’académicien évoquait le halo en remettant à son ami Christian Jambet l’épée de sa compagnie : « Nous étions quelques centaines à être prisonniers de l’avatar dans sa version chinoise du rêve écarlate qu’évoque Andreï Makine. Chaque génération apprend à vivre en cherchant sur son horizon les soleils de la vérité et de la liberté. Notre rêve écarlate n’était pas seulement une prison. Il exprimait un refus radical des injustices séculaires qui forment le seul bien d’hoirie (l’héritage) de ceux qui n’ont rien, et notre souci de partager leur pain quotidien. »
M’est-il permis de rappeler que ces mao-spontex me furent fraternels en dépit de mon absence totale d’empathie pour la sanglante révolution culturelle qui fit délirer tant d’esprits pourtant raffinés de notre Quartier latin ? Je percevais une générosité qui me fut encore plus sensible au sortir de leur illusion, lorsque Jambet et Lardreau projetaient dans la figure de l’Ange leur désir inassouvi de justice et de fraternité à forte ressemblance évangélique.
On sait que ce militantisme ne dura qu’une saison, couronné pour les meilleurs par une entrée en usine où les avait précédés la chère Simone Weil. Mais quel destin futur pour ces déçus de l’histoire ? En ce qui concerne Daniel Rondeau, on sait que ce fut l’engagement total en littérature. Pour Christian Jambet, ce fut la découverte d’un certain islam spirituel, en contradiction totale avec l’islamisme totalitaire d’un Khomeini. Mais pour beaucoup de leurs camarades, il faut constater une simple reddition à l’ordre existant, au service de ce capitalisme hier exécré.
Mais après une brève évocation de cette belle jeunesse, le romancier prend son envol. Ce qu’il nous propose c’est tout simplement la conquête du monde qu’entreprennent ces milliardaires particulièrement doués qui, tel Elon Musk, ne se contentent pas d’accumuler leur fortune. Tant de puissance ne servirait à rien s’il ne s’agissait de porter la volonté de puissance à un remodelage de l’humanité. Ici, ce milliardaire a nom Alexander Smith, dont le portrait est difficilement traçable, tant il se dérobe à l’objectif, à force de mobilité forcenée d’un aérodrome à l’autre. Nous faisons toutefois sa rencontre, à cause du héros central du roman de Daniel Rondeau, prénommé Luc, lui aussi ancien mao, mais rattrapé par le goût du lucre, dès lors qu’il a perdu ses illusions. Comment ne pas être fasciné par ce personnage à qui rien ne semble résister, qui tutoie les chefs d’État et déploie des projets incroyables en recrutant des exécutants qui lui obéissent au doigt et à l’œil.
« Smith gère son pactole avec beaucoup d’habileté, investit dans de nouvelles start-up qui ne tardent pas à décoller. Sa chaîne européenne de mini palaces de mer (Syracuse, Capri, Korcula, Lampedusa, destinations proches et sécurisées) devient une référence, malgré des prix hallucinants. Depuis deux ans, il se spécialise dans l’immobilier haut de gamme en essayant d’anticiper les besoins de sa clientèle… Chris Smith travaille sur plusieurs projets. Il a acheté des milliers d’hectares en Nouvelle Zélande et au Chili, tout en créant plusieurs sociétés philanthropiques (par exemple pour la défense du patrimoine lusitanien). Paraît infatigable. Jamais d’alcool. La passion de l’argent a supplanté chez lui la passion de la tech. »
C’est bien le talent du romancier balzacien de nous restituer le monde contemporain tel qu’il va. Non, Daniel Rondeau ne nous égare pas. Il nous permet d’explorer une planète où un Donald Trump a pris les commandes de la superpuissance, en déployant ses projets commerciaux. Et qu’on le veuille ou pas, les anciens militants rêveurs d’hier se retrouvent devant cette réalité brute à laquelle il ne leur reste qu’à se soumettre. C’est le cas de Luc, qui a pris le goût à l’argent, en faisant commerce de livres de luxe dérobés dans le Portugal de la révolution des œillets. Le voilà donc dévoué corps et âme au Big Brother qui a repéré son savoir-faire et compte bien l’exploiter à fond. Triste constat psychologique : « Le jour qui tombe me renvoie à ce que je suis vraiment. Pas grand-chose. Une particule dans l’univers, qui ne demande rien à personne, qui n’est dupe de rien et s’en trouve bien. (…) En fait, lui susurre une voix intérieure, tu te crois plus intelligent que les autres, et d’une certaine façon tu l’es, mais tu les détestes, oui. C’est cela, la vérité c’est que tu détestes les hommes, tu es un parfait misanthrope, un genre assez banal finalement. » De cet état peu glorieux, notre héros pourra émerger difficilement, notamment en s’éveillant à un amour tardif et en étant repris finalement par sa sensibilité de jeunesse au service de ses semblables. Mais en attendant, il est aux ordres du chef, qui a jeté son dévolu sur un segment de notre côte méditerranéenne, pour y ériger une oasis luxueuse et sécurisée réservée aux ultras riches. Pour cela, tous les moyens sont bons, l’argent supplée à toutes les difficultés, en achetant même les marginaux pour en faire les gardiens zélés de cette oasis.
Il y a cependant l’autre côté de la réalité, celle que le romancier dépeint non sans tendresse. On pourrait dire que c’est la France de Christophe Guilluy, cette France périphérique en dehors des métropoles et qui se débat très loin des projets des virtuoses de la high tech et des dominateurs de la Silicon Valley. Ce peuple-là n’était-il pas la raison d’être de nos révolutionnaires des années soixante ? De ce point de vue, on aurait envie de s’attarder sur la fin du roman, où l’auteur récapitule ce qu’il y avait de meilleur dans son militantisme et qui n’était pas toujours avoué : « Tu te souviens du curé de Ponthieux ancien FTP ? Et de Maurice Clavel ? Notre copain de Vézelay. On a toujours été des cathos errants, au fond. Et plus patriote que l’on pensait. » Ou encore : « Tu sais… On était peut-être délirants, mais on avait une boussole, c’était le peuple. On a toujours marché aux côtés des pauvres et des vaincus. »
La France dite périphérique se doit d’être l’objet d’une attention bienveillante : « C’est ici qu’ils sont nés, qu’ils ont grandi, de part et d’autre du fleuve, qu’ils soient de la montagne ou du bourg, sur cette terre qui leur est restée fidèle et où leurs ancêtres ont déposé chacun à leur tour les raisons de leur force. » C’est ce peuple qu’on accuse aujourd’hui d’être populiste. Aura-t-il les ressources de résistance nécessaires ?
Daniel Rondeau reste ce romancier balzacien au plus proche des réalités sociales. Ce troisième volume apparaît en complément nécessaire des deux précédents, celui où l’ancien ambassadeur à Malte décrivait ce qu’il appelait « les mécaniques du chaos » telles qu’elles se développent depuis la Méditerranée. En second lieu, la province française en déshérence. On ne peut dire qu’il se distingue par un optimisme exagéré. Mais c’est aussi l’homme qui reste fidèle au rêve de sa jeunesse et qui ose évoquer encore la figure de l’Ange, celle dressée par ses amis Guy Lardreau et Christian Jambet au sortir de leur dépression maoïste. C’était Maurice Clavel qui m’en parlait avec joie, parce qu’il y voyait la véritable ouverture vers un horizon libérateur.
Daniel Rondeau, de l’Académie française, Le système de l’Argent, Grasset
Le système de l’Argent