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Royaliste n°1323 du 6 mai 2026

Les paradoxes d’Ernst Jünger

par Gérard Leclerc

mercredi 6 mai 2026

Que François L’Yvonnet consacre un court ouvrage à la personnalité et à l’œuvre d’Ernst Jünger ne rendra pas seulement service à une génération à la recherche d’une littérature de qualité. Elle permettra aussi aux plus anciens de remettre en perspective l’auteur de quelques grands livres qui ont marqué le XXe siècle. C’est mon cas personnel, lecteur de longue date de l’écrivain, mais de façon assez dispersée. Depuis Sur les falaises de marbre chaudement recommandé par Pierre Boutang comme aussi important que Les Possédés de Dostoïevski pour comprendre les dérives lucifériennes d’un siècle totalitaire, jusqu’aux journaux si personnels, je crois m’être intéressé à la plus grande partie de sa production, à l’exclusion des Chasses subtiles consacrées à l’observation des insectes et d’Approches, drogues et ivresses pour cause d’incompatibilité définitive avec toute évasion par les stupéfiants.

Mais de cette fréquentation assez assidue, pouvais-je tirer une impression d’ensemble, une vue synthétique propre à me donner le sentiment d’une unité et d’une cohérence ? J’avais, bien sûr, ma préférence pour un Jünger inclassable, indépendant, surtout le dernier qui se définissait comme anarque, c’est-à-dire selon l’ami L’Yvonnet, le souverain de lui-même, le pendant du monarque (« souverain comme celui-ci, et plus libre, n’étant pas contraint au règne »). Mais je ne pouvais ignorer par ailleurs les attaques souvent violentes dont Jünger était l’objet, même autour de moi. Une responsable du service littéraire d’un quotidien le traitait carrément de fasciste. Il est vrai que je n’avais aucune connaissance des écrits journalistiques de l’entre-deux guerres, dans le cadre de cette Révolution conservatrice, dont l’auteur d’Orages d’acier était l’une des figures éminentes. Même la lecture antinazie de Sur les falaises de marbre était contestée par certains, à ma grande surprise. Tout cela pouvait justifier les qualificatifs idéologiques que l’on retrouve sur Wikipedia : nationalisme, conservatisme, militarisme…

À contrario, l’opposition jamais démentie de l’intéressé au nazisme, sa répulsion à l’égard de l’antisémitisme, son aversion d’Hitler (le « kniebolo » des Carnets, que l’on peut traduire comme « agenouillé devant Satan »). Voilà qui pourrait justifier George Steiner, le critique sans complaisance, affirmant que Sur les falaises de marbre constituait « le seul acte de résistance majeur de sabotage à l’intérieur, qui se soit manifesté dans la littérature allemande sous le régime hitlérien ».

Pour autant, Ernst Jünger n’a jamais renié ses écrits militaires, sans doute les meilleurs ouvrages consacrés à l’expérience personnelle de la guerre. Comment aurait-il pu rejeter le soldat héroïque qu’il fut lors des combats de la Première Guerre mondiale ? Mais, écrit François L’Yvonnet : « La guerre est d’abord conçue comme un “grand jeu”. L’expression est dans Orages d’acier. Mais un jeu à la mesure du tout. Un jeu cosmique. La référence à Héraclite d’emblée s’impose. “La guerre est le père de toute chose (…) le mot polemos a une signification plus vaste que la seule guerre. C’est d’une manière générale le conflit ou la discorde. Le combat originaire qui oppose l’Être au non-Être. Là où il n’y a pas de conflit, il y a la mort - l’indifférencié. Dans un monde agonique le conflit est vital. Il est puissance de conservation et de génération.” »

De tels propos peuvent nous terrifier. Nous avons appartenu à des générations qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ont pu croire qu’ils étaient définitivement délivrés des conflits monstrueux d’hier. Le projet européen était largement inspiré par le rêve d’une paix définitive. En dépit de l’opposition Est-Ouest, ce qu’on appelait la guerre froide, on pouvait espérer que les mots de Paul VI à la tribune de l’ONU : « Jamais plus la guerre ! » ne relevait plus de l’utopie. D’ailleurs, il n’était alors question avec Khrouchtchev et Kennedy, que de coexistence pacifique. Mais le rêve s’est depuis lors brisé, d’abord avec la guerre en Yougoslavie, puis surtout l’offensive de Vladimir Poutine en Ukraine avec les centaines de milliers de morts qu’elle a entraînés et dont on n’entrevoit pas la fin. Que dire de ce qui se passe aujourd’hui entre d’une part les États-Unis et Israël, et d’autre part l’Iran des mollahs, avec des risques de débordement mondiaux et la menace que fait planer l’extension de l’arme nucléaire.

Voilà qui nous ramène forcément à cette expérience intérieure explorée par Jünger. « La morale n’a pas sa place dans cette affaire. Pas plus que l’idéologie. Dire que la guerre est laide et haïssable n’empêche pas la guerre. Ce qui importe à l’auteur c’est d’observer ce que la guerre révèle en nous et de nous, à la fois de profond (son avènement est l’épiphanie de la vérité, elle anéantit tout mensonge et toute imposture, dira Roger Caillois) de grandeur (être brave autrement dit faire face à tous les coups du destin, c’est le sentiment le plus beau, le plus fier qui puisse être) et de glaçant pour les folles noces d’Éros et de Thanatos, d’Éros et de Polemos… »

Encore une fois, tout cela peut paraître terrifiant. Mais que l’on se transpose à quelques milliers de kilomètres de chez nous et que l’on se place dans la peau des combattants russes et ukrainiens, on est obligé de considérer que cette analyse anthropologique n’est pas du domaine d’une folie exaltée, et relève bien de notre condition terrestre.

Cependant Jünger s’affirmant comme l’interprète littéraire de cette face agonique de notre destin, a poursuivi plus avant sa réflexion en pensant à la mobilisation générale qu’impose l’ère de la technique. De là la figure du Travailleur, du titre de l’essai paru en 1932 et qui impressionna tellement Martin Heidegger. J’en retiens encore la définition de François L’Yvonnet : « Une Figure qu’on ne saurait assimiler au prolétariat de Marx ou à une quelconque catégorie sociologique. Elle est une sorte d’instance métaphysique, ou d’archétype, qui impose une forme particulière au monde, dont le Travailleur-Soldat de la Grande Guerre a été la préfiguration ou l’un des Types. » L’actualité d’une telle réflexion est aussi cruciale. Elle rejoint les analyses d’un Gunther Anders (L’obsolescence de l’homme) et de Jacques Ellul (La technique et l’enjeu du siècle). Elle s’applique aux derniers développements d’un univers dominé par l’Intelligence artificielle, où s’impose l’exécution algorithmique. Un Elon Musk, par exemple, annonce le remplacement par cette Intelligence de 100% des emplois. Nous assistons ainsi à la mutation de la figure du Travailleur, car si elle correspond toujours à l’accomplissement ultime de la volonté de puissance dans le règne de la technique, elle se passe désormais de la mobilisation des masses humaines, grâce à la robotisation généralisée de l’industrie. Les Titans ont définitivement remplacé les dieux, pour reprendre une expression chère à Jünger.

Mais comment caractériser la réaction de l’écrivain face à de telles menaces ? Parfois, il a paru vouloir mettre la puissance du Travailleur au service d’une ère de paix. C’est le cas de ce texte atypique, écrit en 1943, qui retint l’attention du maréchal Rommel à l’heure où une opposition à Hitler s’efforçait d’imaginer une sortie de la guerre. Avec la distance, c’est plutôt la nécessité d’échapper à l’emprise totalitaire sous ses nouvelles formes qui s’impose. Mais de quelle façon ? La révolte du rebelle est envisagée dès 1951, pour s’opposer à tout fatalisme. Elle passe par « le recours aux forêts », où il s’agit d’aller au fond de soi pour résister à l’avilissement général. Les forêts sont d’ailleurs partout présentes dans les déserts somme dans les villes car elles sont les lieux de l’intime et du clandestin. Enfin, plus tard, il y aura donc l’anarque qui résiste dans une cité de plus en plus impossible.

Faut-il parler de résistance désabusée ? Le mieux est de retrouver l’écrivain dans ses journaux intimes, le cours de sa vie paisible dans une nature aimée, mais toujours peuplée par les livres. Avec Jünger, nous avons la chance d’un écrivain profond, qui, tel notre Malraux, a, parfois mieux que les philosophes, touché au fond de la condition humaine.

François L’Yvonnet, Ernst Jünger. La lettre et l’esprit, Descartes et Cie.