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Royaliste n°1254 du 10 avril 2023

Colette, contestée et délaissée

Les Lettres

lundi 10 avril 2023

Colette est née le 28 janvier 1873, voilà 150 ans. L’anniversaire de la naissance de cette grande romancière est célébré par les médias mais aucune grande institution publique ne participe à cette commémoration à la différence de Marcel Proust l’année dernière. De son vivant déjà, elle était contestée en raison de ses mœurs jugées scandaleuses. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Colette semble à la fois adorée et honnie. L’État lui a accordé des obsèques nationales et l’Église lui a refusé des funérailles religieuses. Elle a toujours troublé l’ordre moral en faisant de son corps une arme et une âme publiques : elle affirme une liberté individuelle qui va à l’encontre de toutes les conventions sociales. Le seul moment de sa vie où elle a été accompagnée par la société se révèle être la première guerre mondiale, moment où les femmes jouent un rôle essentiel. Elle en est le témoin notamment dans son chef d’œuvre, La Fin de Chéri : Chéri revient déboussolé de la guerre. Il ne trouve plus sa place dans la société et finit par se suicider car il ne se considère plus de son temps.

Elle n’aimait pas écrire paradoxalement mais l’écriture lui donnait une indépendance économique et donc une liberté qui lui était essentielle. D’un style élégant à l’extrême, ses phrases font penser à une surface joliment polie où les objets et les visages se dessinent avec des contours nets. L’une de ses qualités est un amour viscéral de la langue française qu’elle maitrise mieux que beaucoup d’écrivains de sa génération. Pour ceux qui veulent approfondir le génie littéraire de cette femme de lettres, on ne peut que renvoyer à l’excellent ouvrage d’Antoine Compagnon (1). Il l’aborde dans les lieux, les figures, les thèmes et la libido duelle de l’intéressée afin de rendre leur consistance à ses romans dans leur relation gourmande au réel.

Le fil rouge de son œuvre apparaît être l’ambiguïté du désir (2). Dans l’ambiguïté, on retrouve cette liberté à laquelle elle est très attachée : on a le droit d’aimer une chose en sachant qu’elle est mauvaise. Elle condamne l’aveuglement mais pas la soumission. L’ambiguïté permet de changer, de se renouveler, y compris sexuellement. Elle est d’abord soumise à son premier mari puis se libère sexuellement par sa bisexualité. Elle explore le désir comme une liberté dont elle déplie toutes les possibilités. Elle se fait d’ailleurs moraliste lorsqu’elle analyse les ressorts profonds de ses personnages dans Le Pur et l’Impur qu’elle n’oppose pas d’ailleurs mais dont elle tire les conséquences pour montrer les limites de cette perspective. Elle décrit notamment son ancienne amante lorsqu’elle évoque Missy, la fille du duc de Morny. Reine de ses plaisirs aux multiples conquêtes féminines, elle est rattrapée par un vide que l’âge accroit : « Pendant quarante années et plus, cette femme à dégaine de beau garçon endura la peine et l’orgueil de ne pouvoir lier honnêtement amitié avec des femmes ». Ce livre illustre la droiture d’âme que manifeste Colette qu’avait d’ailleurs reconnue François Mauriac, un de ses indéfectibles admirateurs.

Son destin littéraire surprend : elle enchaine les succès de librairie mais ne réussit pas à entrer à l’Académie Française malgré de nombreux soutiens. Elle est admirée par Proust, Cocteau et Gide. Marguerite Yourcenar en 1952 se rend chez Colette pour lui dédicacer ses Mémoires d’Hadrien, Françoise Sagan fait porter en page de garde de son premier roman Bonjour tristesse en 1954 également une dédicace sur Colette. Toutes deux, lorsqu’elles atteignent la notoriété, changent d’avis. Marguerite Yourcenar se perçoit comme une intellectuelle qui vient à considérer Colette comme un écrivain bourgeois représentant une « certaine France » sans intérêt à ses yeux. Sagan ne la cite jamais parmi ses références littéraires alors que comme elle, elle pratique la transgression des codes de bienséance littéraire et se montre un « artisan « des lettres comme celle qu’elle admirait à 18 ans dans son premier roman.

Colette peut certainement être regardée comme féministe au sens où on pouvait l’entendre à l’époque : elle se concentre dans son œuvre sur les questions sociales intéressant les femmes comme le divorce, la régulation des naissances, l’éducation des femmes mais aussi sur le désir féminin et la sexualité féminine. Elle est l’auteur le plus cité par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe. On peut certainement la considérer comme l’une des inspiratrices des générations de féministes des années soixante et soixante-dix.

Mais elle s’inscrit avant l’heure contre les néoféministes qui instruisent son procès. Telle est la raison pour laquelle elle est délaissée par certains aujourd’hui. Tout chez Colette l’oppose à ce courant si actif. Elle ne se vit pas comme une victime de son premier mari Willy à qui elle était soumise et qui l’exploitait pour écrire des romans et de chroniques qu’il signait de son nom. Elle décrit minutieusement « cette captivité quotidienne qui n’est pas à mon honneur » (3) mais qu’elle évoque aussi comme le chemin d’une lente libération tout en refusant de se révolter. Les néoféministes ne peuvent que s’indigner de cette posture où on retrouve toute l’ambiguïté déjà évoquée.

En fait, Colette est un corps et elles n’aiment pas le corps des femmes qui est pour elles un lieu de honte dont il faut se méfier car il est à l’opposé d’un chemin d’émancipation pour les femmes. Colette écrit à l’inverse qu’il est l’instrument privilégié de la liberté : « Il m’a semblé que j’exerçais mon corps à la manière des prisonniers qui ne méditent pas vraiment leur évasion, mais découpent et tressent un drap, cousent des louis dans une doublure et cachent du chocolat sous leur paillasse » (3). Elles ne peuvent non plus lui pardonner d’apprécier l’amour physique : « Femelle, j’étais et femelle je me retrouve pour en souffrir et en jouir » (3). Là encore le néoféminisme lui préfère un célibat aseptisé et son corollaire la solitude. S’il peut tolérer son saphisme mais avec modération., il ne peut admettre ses mariages successifs qui sont le signe d’une vie en mouvement et de ses contradictions. Colette, à ses yeux, est une femme infantilisée dont les choix sont guidés par l’emprise, dépossédée d’elle-même qui n’est pas légitime à écrire et qui devrait rester sans voix. Mais Colette demeure souveraine dans la mémoire collective, première femme en tant de lieux (Goncourt, directrice de presse, funérailles nationales) qu’elle elle reste vivante car amoureuse de la vie.

Jacques Duconseil.

(1). Un été avec Colette, par Antoine Compagnon (Équateurs /France-Inter 2022).

(2). Sidonie Gabrielle Colette, par Emmanuelle Lambert (Gallimard 2022).

(3). Mes apprentissages, par Colette (Fayard 2004 format e-book).