Parents et grands-parents lisent-ils encore à leurs enfants, le soir avant de les mettre au lit, les contes de Perrault, des frères Grimm ou d’Andersen ? Leur racontent-ils ceux qui, jamais fixés sur papier, ont continué bon an mal an leur bonhomme de chemin, lorsqu’ils étaient narrés lors de veillées paysannes, avant l’arrivée dans les foyers de la télévision ? Assiste-t-on, dans nos sociétés dites « développées », à la disparition de cette culture de tradition orale perdurant encore sous d’autres latitudes, par exemple en Afrique ? Difficile à dire, tant manquent les études sur ce qu’il reste aujourd’hui, en Europe, de ces contes de fées qui ont longtemps irrigués les imaginaires. Ce qui est sûr en revanche, c’est que certains d’entre eux conservent une place éminente dans ce que Carl Gustav Jung appelait « l’inconscient collectif », terme qui désignait chez lui une sorte de souche psychique commune à une société.
Parmi ces contes, il en est un dont tout un chacun, aujourd’hui, a entendu parler : « Le Petit Chaperon rouge ». Avant d’être cristallisé une première fois par Charles Perrault, lors de la publication de ses contes en 1697, celui-ci a d’abord eu plusieurs versions orales. D’autres ont ensuite circulé, notamment au XVIIIe siècle (Catherine Velay-Vallantin, "Le Petit Chaperon rouge. Le conte de tous les dangers", Mythologie, hors-série n°3 - Contes merveilleux, pp 26-29). Des versions dotées « d’un épilogue heureux », contrairement à celle de Perrault qui, pour cette raison justement, avait selon le psychanalyste Bruno Bettelheim (Psychanalyse des contes de fées, 1976) cessé d’être un conte pour devenir « une histoire de mise en garde qui menace délibérément l’enfant avec une conclusion qui le laisse sur son angoisse ». Plus tard, les frères Grimm, dans le sillage des versions orales initiales puis dix-huitièmistes, ont permis avec la parution en 1812 des Contes d’enfants et du foyer une nouvelle cristallisation de l’histoire du « Petit Chaperon rouge ». Une fixation écrite qui, selon Bettelheim, puisqu’elle ne s’achève plus sur la mort définitive de l’enfant et de sa grand-mère et encore moins par le triomphe écrasant du grand méchant loup, lui a restitué sa qualité de conte.
Comment expliquer cette présence du « Petit Chaperon rouge » dans l’inconscient collectif européen, en dépit d’une transmission probablement amoindrie du patrimoine culturel que constituent les contes de fées ? « On dit [du Petit Chaperon rouge] qu’il s’agit d’une mise en garde contre les inconnus (ceux qui rôdent dans les bois, les bals, les parkings) » (Lucile Novat, Des grandes dents. Enquête sur un petit malentendu, Zones, 2024, 156 p). Ce faisant, il ne faudrait pas chercher plus loin les raisons emportant que les parents poule d’aujourd’hui racontent encore volontiers à leurs enfants cette histoire grâce à laquelle l’ « on voit (…) que de jeunes enfants, surtout de jeunes filles, belles et bien faites, et gentilles, font très mal d’écouter toute sorte de gens, et que ce n’est pas chose étrange, s’il en est que le loup mange » (version de Perrault).
Toutefois, est-ce bien cela que Le Petit Chaperon rouge nous enseigne ? A lire Lucile Novat, rien n’est moins sûr. Pour elle, ce qu’il nous dit de façon subliminale, c’est que « le danger n’est pas dans la forêt, mais bien plutôt dans le foyer. Qu’il n’y a pas tant à se méfier des loups inconnus que des loups familiaux. Qu’on risque moins quand on part à travers bois que lorsqu’on glisse dans le lit d’un membre de sa famille ». D’aucuns diront qu’il s’agit là d’une thèse pour le moins osée, peut-être même d’une surinterprétation, issue d’une exposition prolongée à l’actualité, aux statistiques de la CIIVISE établissant que « seules 8 % des agressions pédocriminelles sont perpétrées par des inconnus » et que « dans 92 % des cas, la victime connaît son agresseur ». Il n’en demeure pas moins qu’elle apporte des arguments troublants pour étayer son propos. Et même si, trop souvent, des notes de bas de page absconses nuisent à la démonstration d’ensemble, tandis que le passage d’une version à une autre du conte perd un peu le lecteur, c’est certainement un essai qu’il faut lire. En décortiquant « Le Petit Chaperon rouge » comme elle le fait, Lucile Novat donne en effet à voir la richesse d’un patrimoine qu’il faudrait préserver de la concurrence des écrans de toute sorte, et même protéger de leurs assauts.
André Pierre.
Conte à rebours