Pourtant, une marque alimentaire sur trois en est issue et trois agriculteurs sur quatre en dépendent d’une manière ou d’une autre (salariés, fournisseurs ou clients). Avec 2300 entreprises, 190 000 emplois et 40 % du chiffre d’affaires, elles sont une composante centrale et incontournable de l’industrie agro-alimentaire française.
Née en 1888, la coopération agricole se voulait une alternative solidaire et un contre-pouvoir face à la loi de la jungle capitaliste et à des fournisseurs ou des acheteurs de plus en plus puissants. Une loi de 1972 a défini le rôle des coopératives comme « l’utilisation en commun par les agriculteurs de tous moyens propres à faciliter ou à développer leur activité économique, à améliorer ou à accroître les résultats de cette activité » en s’appuyant sur le principe fondateur d’« un homme, une voix ». Les coopératives agricoles réinvestissent la quasi-totalité de leurs bénéfices et ne distribuent aucun dividende. Elles bénéficient, à ce titre, d’un statut fiscal très particulier, toujours en vigueur aujourd’hui, à savoir qu’elles ne paient pas d’impôt sur les sociétés, ni d’impôt sur les bénéfices.
Dans les années 60, pénétrant un marché de l’agro-alimentaire en très forte croissance alors tenu par les industriels privés, elle vont connaître une lente et malsaine mutation de leur « philosophie » socio-économique : la productivité et la rentabilité deviennent des objectifs prioritaires au détriment du « juste prix » payé aux producteurs (et par ces derniers quand il s’agit d’intrants phytosanitaires, de matériel ou de services), de nouvelles normes de production sont instaurées ainsi que des volumes minimum pour être membre. Pas à pas, les coopératives imposent aux paysans ce qu’ils doivent produire pour continuer à en faire partie. Le monde paysan devient ainsi de plus en plus dépendant de la coopérative qui devient un rouage parmi d’autres de l’économie libérale.
Si effectivement plus de 90 % des coopératives sont des TPE/PME fonctionnant, peu ou prou, selon la philosophie initiale, seulement 3 % d’entre elles accaparent 85 % de la production et six sont dans le top 10 européen. Et cette inquiétante dérive est confirmée par le nombre de coopératives agricoles qui diminue, essentiellement par des phénomènes de rapprochement et de fusion, mais pas seulement entre coopératives. Certaines rachètent des entreprises hors champ coopératif. On voit ainsi se constituer des groupes d’entreprises, contrôlés par une coopérative mère et pouvant réaliser des milliards de chiffre d’affaires, y compris à l’international... tout en continuant à bénéficier de lucratifs avantages fiscaux. Il faudra bien, tôt ou tard, remédier à cette situation politiquement inacceptable.
Loïc de Bentzmann.
Coopératives agricoles : une inquiétante dérive