Ce rapport jette un pavé dans la mare, puisqu’il préconise le recours à des instruments largement tombés en désuétude comme le relèvement des droits de douane ou encore l’arme du change.
Le rapport jette une lumière crue sur la crise de l’industrie européenne. Et comme toute crise économique, celle-ci revêt une dimension aussi bien rétrospective que prospective. Le choc qu’affronte l’Union européenne révèle l’absence de politique industrielle à l’échelle du continent, des aveuglements dogmatiques et des abandons mal pensés de souveraineté. Mais il trace aussi la nouvelle voie à emprunter si les dirigeants des pays européens ne souhaitent pas infliger un brutal appauvrissement à leurs populations par la disparition de pans entiers de l’activité économique.
La force des nombres. - Un rapide aperçu des rapports commerciaux qui unissent les deux ensembles font déjà apparaitre des déséquilibres de fortes ampleurs.
En 2024, les échanges de biens et de services entre l’UE et la Chine ont représenté un montant supérieur à 845 milliards d’euros. Les deux ensembles totalisent 34,4% du PIB mondial. Plus précisément encore, l’UE a exporté des biens vers la Chine pour une valeur de 213 milliards d’euros et elle a importé pour plus de 519 milliards. Cela représente un déficit de plus de 300 milliards d’euros. C’est dire que la cote d’alerte est atteinte.
Avec une part de 15,3 % du total du commerce, la Chine est le deuxième partenaire commercial de l’UE, derrière les États-Unis. Sa place dans les échanges extérieurs de l’UE augmente rapidement : elle a ainsi triplé au cours des 20 dernières années. Ces échanges sont nettement déséquilibrés, puisque, si la Chine fournit 20,2 % des importations de l’UE, elle n’absorbe que 10,5 % de ses exportations.
En 2024, plusieurs pays de l’UE comptent la Chine parmi leurs principaux fournisseurs (importations), notamment les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Italie. La Chine reste un partenaire majeur pour l’approvisionnement industriel et les biens manufacturés. En revanche, comme débouchés (exportations), la Chine reste secondaire pour la plupart des pays de l’UE. L’Allemagne est de loin le premier exportateur européen vers la Chine pour environ 90 milliards d’euros. Elle a aussi la plus forte part relative d’exportations vers la Chine (12,7 % de ses exportations extra-UE) parmi les grands pays européens.
Le rapport souligne la stratégie économique proactive de la Chine, marquée par son entrée dans l’OMC en 2001 et sa réorientation dans les années 2010. Le développement du pays a reposé sur un capitalisme d’État avec une forte implication publique dans l’investissement et l’allocation des ressources, guidé par des plans quinquennaux. Cette approche a permis une expansion rapide des capacités industrielles et la croissance des entreprises publiques grâce à divers soutiens. Les années 2010 marquent à leur manière un tournant : la politique industrielle chinoise a visé à combler le retard technologique et à valoriser des secteurs prioritaires. Le plan « Made in China 2025 » lancé en 2015 cible notamment l’innovation dans les technologies de l’information, la pharmacie, la robotique, l’aéronautique, les véhicules électriques et les équipements agricoles.
Cette stratégie a rendu possible une extrême concurrence sur les marchés européens d’autant qu’en raison d’une insuffisante demande intérieure, la Chine vise les marchés européens pour écouler ses excédents.
La Chine désormais est capable d’offrir une production à haute valeur ajoutée mais dont les coûts de production sont de 30 à 40% moins chers que ceux pratiqués par les pays européens. Les secteurs de l’automobile, de la chimie, de la batterie, des machines-outils qui sont le cœur industriel européen en termes d’emplois, de gains de productivité, d’export sont menacés.
Une observation plus détaillée peut même inquiéter. Pour l’Allemagne, un tiers des exportations et même deux tiers de la production intérieure sont directement menacés par les concurrents chinois. Le géant allemand a perdu 240 000 emplois industriels en deux ans.
Et comme l’indique le rapport lui-même « En moyenne, près d’un quart des exportations européennes sont aujourd’hui exposées à une concurrence chinoise jugée critique. Sur le marché intérieur, jusqu’à 55 % de la production manufacturière européenne serait menacées à moyen terme si les tendances actuelles se prolongent. Cette proportion varie fortement selon les pays : elle atteint environ 70 % en Allemagne, 60 % en Italie, 50 % en Espagne et 36 % en France. Cette dynamique est aggravée par le fait que la concurrence chinoise cible désormais directement les avantages comparatifs européens, ce qui accroît le risque de déclassement structurel ».[1]
Ce que préconise le rapport. - Après la quasi-disparition du secteur photovoltaïque, c’est l’automobile qui se trouve au cœur du choc chinois qui frappe l’Union européenne. Ce secteur représente plus de 13,5 millions d’emplois en Europe. Mais désormais plus de 40% des véhicules dans le monde qui sortent des usines sont fabriqués en Chine, devenue la première exportatrice du monde avec un excèdent de sept millions de véhicules. Au contraire, l’Allemagne a vu fondre ses excédents automobiles. Quant à la France, plus de 70% de ses exportations automobiles se dirigent vers des marchés marqués par une concurrence chinoise dense.
Les recommandations du rapport sortent des chemins balisés par le néolibéralisme. Un certain protectionnisme sous forme de quotas ou encore une dévaluation de la monnaie commune sont envisagés. La menace chinoise représente en effet une véritable menace sur la compétitivité prix des entreprises, qui dépend du coût des facteurs de production, du taux de change et du comportement de marges des entreprises. Sur les deux premiers points, l’industrie européenne est désavantagée par rapport à la concurrence chinoise. Elle fait face à des coûts de production plus élevés, en raison d’une énergie beaucoup plus onéreuse et d’une monnaie commune qui parait surévaluée par rapport au Yuan.
Le protectionnisme douanier et l’utilisation de l’euro comme arme économique sont loin d’être à l’agenda européen car elles s’inscrivent dans les trois domaines sur lesquels les Etats membres de l’UE n’arrivent pas à définir une ligne commune : la politique énergétique, le financement des projets européens, et la nature des protections à envisager en matière commerciale.
Par ailleurs, l’arme de change fait partie de l’impensé de la politique monétaire européenne depuis la création de la monnaie unique. Déjà, en 2007, un article de la revue de l’Observatoire français des conjonctures économiques contenait un avertissement qui n’a pas été entendu : “ La zone euro est en train de manquer l’occasion historique de déterminer les modalités institutionnelles d’une politique de change à la hauteur de ses ambitions politiques. Le hold-up tranquille de la BCE sur la politique de change européenne pourrait bien ne pas demeurer tranquille très longtemps.”[2]
Ainsi va l’Union européenne, sans armes réelles pour affronter les périls d’une mondialisation bien souvent menaçante. Sans stratégie, sans vision, divisée, enfermée dans une idéologie délétère, elle a fabriqué une vulnérabilité sans précédent et s’expose à une double marginalisation politique et économique orchestrée dans le même temps par les Etats-Unis et la Chine.
Victor Khoury Skaff.
[1] HCSP-2026-RAPPORT-CHINE-18fevrier15h30FINAL-COUV.pdf P39
[2] La politique de change de la zone euro ou le hold-up tranquille de la BCE | Cairn.info
L’inquiétant rapport Grjebine 