Le réchauffement climatique impose de repenser notre relation la montagne. A rebours de cet impératif, les « élites » françaises foncent tête baissée dans l’aventure des J0 d’hiver de 2030, comme si nous préparions ceux d’Albertville en 1992.
Récemment, Christian Estrosi, fervent partisan des Jeux Olympiques d’Hiver, singeait ses opposants avec un talent très relatif et une absence d’argumentation et de démonstration propre à notre époque. En cause : les JO ! Il est vrai, que comme ceux de Paris en 2024, ceux d’hiver n’incitent que peu de personnes à la dissidence argumentée et aux démonstrations éclairées par la raison.
Dans les Alpes, il n’est plus rare de voir peints sur les routes le slogan « NON aux JO ». Pourtant un quarteron d’élus portent avec insistance ce projet qui risque une fois de plus de révéler incurie, inconséquence et incompétence, face à des éléments qui nous échappent. Derrière cet affrontement de plus en plus ouvert entre initiateurs et organisateurs des Jeux Olympiques de 2030, se profile une controverse sur notre rapport à la montagne, à son avenir et au notre.
La montagne aujourd’hui, ce sont évidemment les exploits de la nouvelle génération d’alpinistes, guides de haute montagne ou non qui, à l’instar de Benjamin Védrine multiplie ascensions et premières spectaculaires, dans les Alpes ou l’Himalaya. Sur les pas de leurs aînés, des cordées d’excellence, au firmament de la gloire parcourent parois et sommets vierges du globe. Notre École Nationale de Chamonix rayonne et la littérature de montagne abonde en ouvrages aussi artistiques qu’heuristiques. Bref, la montagne a plusieurs faces : une héroïque qui fait battre le cœur des Français, une écologique avec les mouvements de terrains parfois catastrophiques, une ludique et lucrative pour les organisateurs d’événements sportifs.
Ce que la course au JO dit de notre aveuglement. - Ces JO sont à la démocratie et à la bonne tenue des finances publiques ce que le vice est à la vertu. Il y a une malfaçon létale sur le plan démocratique dans ces JO et un mensonge national qui s’installe. Comme d’habitude, diront les méchantes langues ou les esprits lucides. Si la Ministre des Sports Marina Ferrari est originaire de Savoie : les JO d’hiver sont un enjeu majeur pour les pouvoirs publics et… pour les intérêts privés. François Bayrou pèse et soupèse les mots comme l’agrégé de grammaire qu’il est. Lorsqu’en juin dernier, au cours d’une réunion relative aux JO, il lance à Michel Barnier « « Vous eussiez fait un parrain mafieux très présentable », il ne faut pas prendre à la légère le bon mot. Des intérêts sont en jeu et l’on doute de plus en plus de l’adéquation entre ces intérêts et l’intérêt général ou l’intérêt des populations alpines. Au moins, Michel Barnier avait obtenu le financement d’une salutaire deux fois deux voix en Savoie et le TGV jusqu’à Bourg-Saint-Maurice (avec plus tard, horaires farfelus ou inexistants hors vacances scolaires). Au contraire de ceux de 1992 qui avait mobilisé la Savoie, enchanté la France et séduit le monde, ceux de 2030 sont une opération conçue d’en haut, séduisant pour l’instant leurs seuls initiateurs et suscitant nombre d’interrogations au regard des lourdes incertitudes climatiques actuelles. Le changement climatique est au cœur de l’approche nouvelle de la montagne, à développer urgemment.
Le règne finissant des seigneurs de la neige. - Les infrastructures existantes qui ont désenclavé les vallées alpines ne suffisent plus. Dans la course aux équipements, Nice veut construire deux patinoires, alors qu’il en existe déjà de taille olympique dont une à Pralognan-la-Vanoise. Pendant l’été 2025, ce sont 42 grues de chantiers qui s’élevaient au-dessus de Courchevel. Toutes dédiées à des projets de luxe, elles rappellent les tours qui s’élevaient au-dessus des cités médiévales de l’Italie du Nord : de San Giminiano à Bologne. Chaque station semble vouloir affirmer sa puissance et son dynamisme dans une course à l’équipement hivernal, alors que la neige se raréfie. Le sort des stations à 1000 mètres semble scellé, celui des stations au-dessus de cette altitude semble voué à l’apesanteur et l’aveuglement. La nature de la neige changeant, c’est parfois le parcours et la puissance des avalanches qui se trouvent modifiés, avec des conséquences nouvelles sur des parties boisées jusqu’à récemment épargnées.
Les mises à niveau des équipements (comme l’emblématique tremplin de Courchevel) vont coûter des millions. Pour une partie de la population, les JO sont une fausse bonne conscience qui pallie leurs légitimes doutes mais qui, pour d’autres, les attise. Pour les initiateurs de cet étrange projet c’est un bonneteau, dont ils ont cru, en fondés de pouvoir de la population, habile d’en courir tous les risques. Alors que les domaines skiables sont voués à se réduire, que les montagnes subissent la fonte du permafrost, que les glaciers reculent et provoquent des mutations, les joyeux lurons des JO fanfaronnent au détriment de la vérité et en dépit des faits les plus incontestables.
L’enfumage des « JO écolo ». - La terminologie du capitalisme actuel commande de faire des JO « écologiques », basés sur l’idée de « développement durable », vantant leur « résilience ». Cette terminologie, ou plutôt ce verbiage très actuel, est psalmodié par toute la galaxie organisatrice des Jeux Olympiques, qui y trouvent un viatique pompeux et pauvret à la fois. C’est un manque de vision à court et moyen terme de la part du tissu d’élus locaux et nationaux qui se comporte en syndicat de propagandiste des JO 2030. Le bouleversement climatique change la donne en termes de précipitations et donc, pour qui s’y intéresse, en qualité de la neige. Plus humide et plus lourde plus tôt, la neige d’hiver tend davantage à ressembler à la neige de printemps. Question simple : pratiquera-t-on par exemple le Super G ou la descente aussi facilement dans quatre ans que maintenant ? Rien n’est moins sûr. Le doute ne profite pas à des investissements aussi importants dans un pays qui, de surcroit, décroche.
Quand les masques de ski tomberont. - Le poker-menteur des projets comme les JO doit beaucoup à un double déficit : de vision et de démocratie. L’organisation du « millefeuille » joue son rôle dans l’enrôlement des beaux et la coercition à l’égard des récalcitrants : il est de coutume dans ce genre de projet de choisir les escarmouches en séances des différentes assemblées plutôt que de susciter une véritable délibération dans « les territoires ». Dans un ouvrage salutaire, Guillaume Desmurs a déconstruit efficacement et brillamment la mécanique des JO tels qu’ils sont devenus. On croit se saigner financièrement pour des médailles olympiques, on mourra pour des marchands de béton. Voilà en substance ce que ces JO d’hiver laissent entrevoir. Il faudra, par exemple, un jour expliquer pourquoi on a financé des infrastructures à vocation éphémères et pas la sécurisation des voies routières, des villages et des hameaux des Alpes françaises. ■
Gaël Brustier.
Le malaise de la montagne, ça vous gagne