La conchyliculture du Languedoc a subi une série de crises dont la plus récente vient de s’achever début mars : les conditions climatiques qui ont sévi dans la région durant l’hiver, et en particulier les pluies torrentielles et prolongées qui se sont accumulées sur l’étang de Thau, ont contraint à fermer la commercialisation des huitres de fin décembre à fin février. Il était alors important pour le Prince de rencontrer la profession pour mesurer ses difficultés et la façon dont elle a réagi. Cette enquête a commencé par des rencontres avec les scientifiques de l’Unité Mixte de Recherche « MARBEC » (1) de Sète (la plus importantes structure scientifique française en écologie marine) pour comprendre les enjeux que présentent l’adaptation au changement climatique. Leurs exposés ont fait le point sur l’écologie marine en France et plus particulièrement sur la lagune de Thau, qui représente 10 % de la production ostréicole nationale. Puis M. Patrice Lafont, conchyliculteur et Président de Comité régional Conchylicole de Méditerranée, a présenté au comte de Paris l’histoire, les atouts et les fragilités de cette filière professionnelle dans la lagune de Thau.
La conchyliculture a la caractéristique presque unique (qu’elle partage avec la sylviculture) d’exploiter un milieu entièrement naturel, sans le perturber ni y apporter aucun intrant (pas d’alimentation artificielle, d’engrais ou de produits phytosanitaires). Comme le signale M. Patrice Lafont : « notre métier est entièrement fondé sur l’environnement » (2). Ce respect des terrains et des cycles en fait un protecteur du milieu, et la preuve en est apportée par le fait que, malgré un doublement de la population autour de ses côtes depuis 40 ans, la qualité de l’eau et de l’environnement de l’étang de Thau n’a jamais été aussi bonne. Cette caractéristique rend en contrepartie la profession très sensible au changement climatique et aux bouleversements météorologiques, qui se répètent maintenant de plus en plus souvent. La malaigue, cette pourriture de l’eau conséquence des chaleurs intenses, plutôt rare au XXe siècle, survient maintenant presque tous les ans. Les fortes pluies d’hiver, elles aussi, sont plus fréquentes et aboutissent à des contaminations comme celle de décembre 2025 à mars 2026, qui forcent les ostréiculteurs à interrompre leurs activités et voir s’effondrer leurs revenus. Les huitres étant considérées comme un plat de Noël et de jour de l’an en France, ces quelques jours de fin d’année, date traditionnelle de consommation d’huitres, représentent jusqu’à 20 % du chiffre d’affaire annuel des producteurs.
La profession se trouve donc face à des défis autant climatiques que culturels, auxquels elle fait face par son adaptabilité et son inventivité. Elle peut bien sûr demander l’aide de l’État s’il le faut, et un contrat de filière conchylicole État-Région Occitanie été signé pour développer la filière et renforcer sa résilience ; ou mettre l’État ou la Région devant leurs responsabilités dans la crise de cet hiver, due aux déversements d’eaux urbaines polluées. Mais il s’agit surtout d’une profession de passionnés, on pourrait dire d’écologistes au vrai sens du terme : « nous avons une vision politique, mais nous ne sommes pas politisés2 », nous dit Patrice Lafont. Voilà qui résonne fort et clair dans les oreilles d’un écologiste royaliste !
Une profession bien organisée. - Aussi les ostréiculteurs comptent principalement sur eux-mêmes pour s’adapter au changement climatique. Voici quelques exemples d’adaptation, parmi de nombreux autres. Pour répondre au climat, la filière développe de nouveaux produits, comme les « huitre exondées », méthode de culture qui sort l’huitre de son milieu quelques heures par jour, pour simuler la marée (inexistante en Méditerranée) ; elle développe depuis peu ses propres écloseries ; elle utilise aussi les milieux voisins que sont la pleine mer et l’étang de Thau, aux caractéristiques thermiques différentes, permettant aux moules, plus intolérantes que les huitres, d’éviter les pics de chaleur qui sont de plus en plus fréquents en lagune. Pour favoriser les « circuits courts » tout en incitant les consommateurs à changer leurs habitudes, elle s’associe avec d’autres partenaires (viticoles en particulier) pour proposer de nouvelles façon d’apprécier les huitres, comme les dégustations « Picpoul-Huitre » (3) sur le littoral, qui rencontrent un vif succès. Même si la profession est dans une situation difficile (le nombre d’ostréiculteurs a fortement diminué depuis le début du siècle), ces initiatives montrent qu’elle s’est prise en mains et n’attend pas tout de l’État pour sauvegarder son existence, ce qui est la marque d’une activité bien vivante. Elle montre aussi qu’une exploitation du milieu n’implique pas sa destruction. Bien au contraire elle permet de l’entretenir. L’exploitation agricole et la sauvegarde de l’environnement ne sont pas incompatibles, quand les moyens utilisés par cette exploitation sont proportionnés et adaptés au milieu.
Il est aussi un point qu’il faut noter : dans le bassin de Thau, l’espace est judicieusement partagé entre urbanisation, tourisme, industrie, agriculture et conchyliculture. Même si les bouleversements climatiques font que les système d’épuration des sites urbanisés autour de bassin n’arrivent pas toujours à absorber les pics de pollution, en règle générale ce partage de l’espace permet à chaque activité de se développer sans gêner l’autre, faisant de l’étang de Thau l’un des hauts lieux d’activité à la fois économique et touristique du littoral languedocien. ■
François Gerlotto.
(1). Marine biology, exploitation and conservation (2). https://www.francebleu.fr/emissions/l-invite-qui-prend-son-temps/patrice-lafont-president-du-comite-de-la-conchyliculture-de-mediterranee-9270380 (3). Le Picpoul est un vin blanc régional.
Le comte de Paris rencontre les conchyliculteurs du bassin de Thau