Renault en marche arrière. - Au milieu des années 1960, à Caudan, près de Lorient (Morbihan) la régie Renault installe une fonderie destinée à sécuriser ses approvisionnements. La Société bretonne de fonderie et de métallurgie (SBFM) devient un bras industriel du constructeur automobile français, actionnaire à 99 %, avec plus d’un millier d’emplois au démarrage. Dans ses ateliers, la fonte est coulée puis usinée pour fabriquer des éléments de châssis, des pièces moulées de moteur, d’échappement ou de transmission destinés aux véhicules de la marque au losange.
Trente ans plus tard, Renault commence à s’en désengager. Dans un accord de « mise en commun de la production », le constructeur fait entrer au capital Teksid (filiale fonderie du groupe turinois Fiat), en 1998, et ne conserve plus qu’une participation minoritaire (33,5 %). Après la phase de gestion sous Teksid, la SBFM est vendue, en 2006, au groupe italien Zen, spécialisé dans les pièces mécaniques pour les poids lourds et le machinisme agricole. Mais, les promesses industrielles de Zen ne se concrétisent pas d’autant que Renault, son quasi-unique client, ne cesse de réduire ses commandes. Les effectifs chutent à 560 salariés. Zen met la clef sous la porte, deux ans plus tard, fin 2008.
En 2009, Renault rachète son ancienne filiale, rebaptisée Fonderie de Bretagne. Redevenue propriétaire à 100 %, la maison-mère s’engage à moderniser l’outil industriel vieillissant notamment en créant une ligne de moulage de grande capacité. En 2021, le groupe automobile annonce rechercher un repreneur pour cette fonderie qui n’emploie plus qu’environ 300 salariés (1), en invoquant, bien sûr, « les nécessaires diversification, adaptation aux mutations de l’automobile et baisse des coûts ». Renault « offre » la Fonderie de Bretagne à Callista Private Equity, un fonds d’investissement allemand, un an après.
De la voiture aux obus. - L’opération se noue à l’automne 2022 sur un paradoxe : Renault cède la Fonderie de Bretagne à Callista pour un… euro symbolique, tout en finançant l’essentiel du sauvetage. Le groupe automobile met sur la table 32 millions d’euros afin de poursuivre la modernisation de l’outil, 25 millions pour couvrir les coûts d’exploitation et les aléas et 140 millions pour recapitaliser l’entreprise et apurer son passif. En contrepartie, le repreneur s’engage à ne procéder à aucun licenciement économique et à ne pas verser de dividendes pendant trois ans. L’objectif affiché est alors de moderniser le site de Caudan, d’élargir le catalogue et de réduire une dépendance persistante à Renault (évaluée à environ 95 % de l’activité en 2021, selon La Tribune, et à 95 % du chiffre d’affaires en 2024, selon Le Monde).
Mais le pari industriel ne tient pas. Après l’échec, fin 2024, des discussions avec un autre fonds d’investissement allemand (Private Assets), faute notamment d’accord sur les volumes et les soutiens attendus de Renault, la Fonderie de Bretagne est placée en redressement judiciaire en janvier 2025 par le tribunal de commerce de Rennes. Trois mois plus tard, la justice consulaire valide la seule offre ferme encore sur la table : celle d’Europlasma, groupe landais déjà présent dans les activités de défense. 266 postes sur 295 sont sauvegardés.
Le projet conserve le socle historique de fonte automobile et ferroviaire, mais lui adjoint un second pilier stratégique, dans la défense, avec la fabrication de corps creux pour obus de mortier de calibre 120 mm. Europlasma promet 15 millions d’euros de fonds propres sur trois ans. Le tour de table reste néanmoins sous surveillance : Europlasma fait état de 25,8 millions d’euros d’engagements de Renault, de promesses de financements publics pouvant atteindre 18,8 millions. Ouest-France mentionne aussi un apport de 20 millions d’Alpha Blue Ocean, un groupe de « financement alternatif » avec des implantations offshore (Seychelles) et internationale (Dubaï), dont le modèle financier (obligations convertibles en actions) suscite des réserves en raison de ses effets potentiels sur la valeur boursière et la solidité du financement.
Un avenir dans le flou. - Lors de la reprise de la fonderie bretonne, le PDG d’Europlasma Jérôme Garnache-Creuillot affiche, dans Le Monde, des ambitions vertigineuses : 250 000 corps d’obus dès 2025 et le double l’année suivante. Pourtant à ce jour, la validation métallurgique des premières pièces, obtenue en janvier 2026, constitue la principale réussite tangible du dossier. Mais elle ne porte que sur des prototypes, avant une phase de tests balistiques. Aucune série n’est réellement lancée. Au printemps 2025, la CGT, syndicat majoritaire du site, applaudit la décision du tribunal de commerce, écartant la fermeture au prix d’un ralliement assumé au virage défense, reconnu comme la seule issue pour préserver les emplois. Moins d’un an plus tard, la déception est totale. L’incendie d’un four, survenu le 20 janvier dernier, immobilise l’outil après que la Dreal a suspendu l’autorisation de production le temps d’une décontamination, plongeant l’usine dans un arrêt d’au moins cinq mois. Avant même cet accident, la production n’a tourné qu’au ralenti : à peine une quarantaine de jours travaillés, entre mai 2025 et la fin d’année, faute de commandes d’obus, avec un chômage partiel devenu la norme, selon la CGT. Le CSE active alors son droit d’alerte économique et le directeur du site est remercié, en octobre, pour « défaut de loyauté », selon les mots de l’actionnaire landais.
Nouveau coup de théâtre, le 9 avril. Europlasma annonce avoir ouvert des négociations exclusives avec « un investisseur français », non nommé, en vue de « céder son pôle Défense » pour 150 millions d’euros, des discussions exclusives qui courent jusqu’au 25 mai, prolongeables d’un mois. Cela concernerait les activités de corps d’obus des Forges de Tarbes (66 salariés), du site de Valdunes dans le Nord (214 salariés) et de la Fonderie de Bretagne. Au lendemain de cette annonce, l’action Europlasma bondit de 150 %. Devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale le 15 avril, Patrick Pailloux, le patron de la Direction générale de l’Armement, juge toutefois le projet « tout sauf ficelé ou finalisé », Les salariés restent dans l’incertitude sur le périmètre et les conséquences du projet de cession. Encore une fois. ■
Laurent Trehu.
(1). La production annuelle de pièces de fonte de la Fonderie de Bretagne est passée de 25 661 tonnes en 2015 à 11 433 tonnes en 2020 (question écrite au Sénat, Journal officiel du 3 novembre 2022).
Une fonderie en sursis permanent