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Royaliste n°1261 du 11 septembre 2023

Cormac McCarthy, la voix des ténèbres

Les Lettres

lundi 11 septembre 2023

L’écrivain américain Cormac McCarthy s’est éteint le 13 juin 2023 à l’âge de 89 ans. Toute son existence, l’auteur n’aura de cesse d’écrire l’angoisse et la solitude de l’homme, révélant la part sombre qui sommeille en lui. Aussi ténébreuse qu’onirique, son œuvre questionne un monde en désuétude.

S’aventurer dans l’œuvre de Cormac McCarthy n’a rien d’un acte anodin. Ça laisse des traces. Ma première lecture fut la « Trilogie des confins », dont le premier opus sort en 1992 avec « De si jolis chevaux ». Je me souviens d’une intense émotion dès les premiers paragraphes. La sidération. Son style est littéralement sidérant. Puis le vertige, embarqué dans ce monde de ténèbres où l’innocence est martyrisée, où le Bien, vaincu, ne se dispute même plus au Mal. Subjugué, abasourdi, je me suis empressé de lire toute son œuvre, comme atteint de boulimie.

Héritier légitime de William Faulkner, Cormac McCarthy est un écrivain capital. Au travers d’un style lyrique où l’hyperréalisme minutieux des descriptions donne corps à une violence extrême, il interroge un monde contemporain perdu dans la sauvagerie. Ses livres, baroques et laconiques, archaïques et érudits, sont comme des paraboles de la bible, où chaque chapitre laisse derrière lui un mystère. Issus pour la plupart de l’Amérique profonde, le romancier fait parler ses personnages comme s’il avaient lu Heidegger, Nietzsche ou Spinoza, dont les dialogues sont des échanges métaphysiques.

« Le monde doit être pour moitié composé de ténèbres » fait dire McCarthy à un de ses personnages dans le livre « Le passager » paru l’an dernier. La sauvagerie avérée de notre monde semble trouver son origine dans la relation entre Dieu et l’homme. Si cette question n’est implicitement jamais posée dans ses ouvrages, l’auteur esquisse invariablement l’éloignement de l’homme envers son Créateur, qui, pourtant, l’a fait à son image. Ainsi, dans « Un enfant de Dieu », il décrit Lester, son personnage devenu un monstre : « il est petit, crasseux, mal rasé, une brutalité contenue. Un enfant de Dieu, sans doute comme vous et moi ». Ou bien dans le western crépusculaire « Méridien de sang », ce gamin d’à peine quatorze ans : « Il observe, pâle et pas lavé. Il ne sait ni lire ni écrire et déjà couve en lui un appétit de violence aveugle ». Devenu libre, l’homme, face à lui-même, s’est-il à ce point détourné de Dieu jusqu’à devenir sa propre calamité ? Cette citation dans le roman « La route », fable apocalyptique, nous y fait penser : « il n’y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes ». Ou cette répartie, dans « Le grand passage » : « Le problème n’a jamais été que cet homme a cessé de croire en Dieu. Non. C’est plutôt qu’il en était venu à croire des choses terribles au sujet de Dieu ».

L’œuvre de Cormac McCarthy est un opéra baroque, mystique et grandiose, qui questionne l’humanité toute entière. On n’en ressort pas indemne, non. Son mystère est hypnotique. Je la relis inlassablement depuis plus de vingt ans. Et la « Trilogie des confins ». Toujours.

Aymeric Daran.