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Royaliste n°1267 du 4 décembre 2023

Corps en dérive

La Nation française

lundi 4 décembre 2023

En France, l’État s’est doté, pour accomplir sa tâche, d’un certain nombre d’institutions : le Conseil d’État, l’Inspection des finances, la Cour des comptes, le corps diplomatique, le corps préfectoral, les Mines et les Ponts et chaussées.

La coutume les a nommés « grands corps de l’État ». Ils ont pour fonction d’être les premiers outils de celui-ci pour mettre en œuvre les grands projets démocratiquement décidés par les gouvernements et les parlements. Les hauts-fonctionnaires qui les dirigent sont recrutés majoritairement à l’École Polytechnique et au sein de l’Institut national du service public (INSP) qui a remplacé l’ENA.

Dans un entretien au Figaro (1), l’ingénieur du corps des Mines Alexandre Moatti présente son livre (2) où il dénonce la dérive de ces grands corps de l’État. Son analyse considère « qu’en 2017, la technocratie a remplacé la politique ; le « ni droite, ni gauche » est le technocratisme contemporain. Les grands corps d’État ont pris le pouvoir, en balayant le personnel politique des deux côtés de l’échiquier. Une technocratie de « deuxième gauche », dont Emmanuel Macron est l’enfant tardif, a finalement fait la jonction avec celle d’une droite orléaniste. Le lien est à faire avec ce qu’on doit se résoudre à appeler néolibéralisme, au sens d’une intervention constante de l’État pour créer de nouveaux marchés par privatisation, ou par « partenariat privé-public », dans les équipements, les transports, l’enseignement, l’énergie, la santé, voire le patrimoine : les grands corps, situés des deux côtés (économie et État), sont à la croisée de ces évolutions. On peut même considérer, par comparaison avec d’autres pays, que la France se caractérise par une technocratie d’État mettant en œuvre cette voie néolibérale. L’exemple de la privatisation des autoroutes (ou des aéroports) est particulièrement frappant quant au corps des Ponts, ses hauts fonctionnaires en poste la préparant, ses fonctionnaires « pantouflés » (i.e. partis dans les grandes entreprises comme Vinci, Veolia ou Eiffage) en bénéficiant ».

Tout en défendant leur existence « Je suis moi-même défenseur des corps, auxquels j’appartiens ! Je défends le corps des Mines (ce qu’il était) contre lui-même (ce qu’il est devenu) », il dénonce « l’organisation délibérée du passage de leurs membres vers la grande entreprise » ainsi que « la pratique généralisée du « rétro-pantouflage » (membres des grands corps partis dans le privé et revenant dans l’orbite de l’État) a aussi démultiplié un entre-soi décisionnel dans une zone grise de structures publiques et parapubliques toujours en extension » avec notamment « celle des grands cabinets de consultants privés qui en viennent à participer indûment et coûteusement à l’élaboration des politiques publiques ».

Un ouvrage a priori fort intéressant que nous n’allons pas manquer de lire.

Loïc de Bentzmann.

(1). https://www.lefigaro.fr/vox/politique/technocratie-les-grands-corps-de-l-etat-sont-ils-des-grands-corps-malades-20231124 (2). Alexandre Moatti, Technocratisme : les grands corps à la dérive, Ed. Amsterdam - Septembre 2023