« Il faut repartir de la première de toutes les questions, la question des questions : Que se passe-t-il ? C’est la question originelle, en quelque sorte, de la littérature, et notamment de la littérature romanesque. C’est la question littéraire fondamentale, et elle se différencie avec netteté de la question fondamentale de la métaphysique (Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?), ne serait-ce que dans la mesure où elle entraîne par définition une dynamique, un élan, qui sont l’essence même du récit et plus précisément du roman ». C’est ce que l’on peut lire dans un recueil de conversations qu’a eues l’écrivain Philippe Muray avec Elisabeth Lévy, peu de temps avant de mourir (Festivus festivus, Fayard, 2005). Un ouvrage constituant une sorte de testament philosophique et littéraire, mais qui aurait pour particularité de n’avoir été rédigé pour aucun légataire spécifique.
Que se passe-t-il ? S’il existe encore des écrivains pour se poser cette question, il en est un qui sort plus particulièrement du lot. Cet écrivain, c’est Patrice Jean. Professeur de lettres modernes, celui-ci a publié son premier roman en 2013 (La France de Bernard, Rue Fromentin, 2013). Un texte à l’humour corrosif. Dans le droit fil de celui irrigant un précédant recueil, ironique, de citations de… Jean-Michel Larqué et Thierry Roland, conçu dix ans plus tôt avec ses amis Benoît Richard et Christophe Bonneau, illustré par Sempé (Tout à fait Jean-Michel, Seuil, 1993).
A la question « Que se passe-t-il ? », Patrice Jean ne cesse de répondre depuis qu’il publie des fictions. Mais si, depuis l’histoire de Bernard, anti-héros et vrai gros lourdingue se piquant tout à coup de philosophie pour « pécho » des nanas, il le fait en égayant son lecteur, plus il écrit, plus Patrice Jean parvient à dire quelque chose qui ne se laisse pas facilement saisir : l’essence même de notre époque, médiocre, délirante et, un mot, désespérante. Toute personne qui a eu un jour entre les mains et lu jusqu’au bout La Poursuite de l’idéal (Gallimard, 2021), LE roman de notre temps – et celui des poètes –, sait à coup sûr de quoi l’on parle. Patrice Jean est certes drôle, comme Philippe Muray l’était en décrivant dans un texte d’anthologie « le sourire à visage humain » de Ségolène Royal. Mais il est aussi celui qui, après lui, et tout autant que lui, sait comme personne voir de l’autre côté de ce miroir déformant qu’est notre Société du Spectacle. Et l’écrire avec une plume à la fois légère et acérée, ce qui ne gâche rien. Au contraire.
Dans une édition du Braconnier de dieu paru (Bibliothèque du temps présent, 1974), René Fallet, lors d’un entretien, distinguait dans sa littérature la veine beaujolais – celle des amis, joyeuse, grivoise parfois – de la veine whisky – celle « où se noient les amants éconduits », mélancolique, triste. De son côté, Patrice Jean a longtemps eu dans la sienne une veine Gros plant (il est Nantais) et une veine Cointreau. Mais si, pendant un temps, l’on pouvait discerner les romans puisant à l’une ou l’autre source, depuis quelques années, ouvrir un de ses romans, comme Rééducation nationale , belle et hilarante charge contre l’enseignement publique tel qu’il ne va plus de nos jours, c’est se retrouver devant un bar fourni en moult spiritueux et doté d’une cave à vins somptueuse. En suivant les péripéties de son héros Bruno Giboire au sein d’un marigot dans lequel on n’aimerait pas s’éterniser, il convainc en tout cas aisément son lecteur que « la chute est la condition de la résurrection ».
André Pierre.
Patrice Jean, Rééducation nationale, 2022, Rue Fromentin.
Dans les coulisses de l’éducation nationale