Commençons par l’extraordinaire saga du père du whisky japonais : Masataka Taketsuru a véritablement existé et l’album dû à Fabien Rodhain, Didier Alcante et Alicia Grande raconte, en 134 pages et non sans humour, l’épopée de celui qui a été surnommé Whisky San (Grand Angle). Restons dans l’Empire du Soleil levant, mais d’une tout autre manière, avec Mauvaises herbes (Futuropolis), dont le sous-titre résume le sujet : d’après le témoignage d’une esclave sexuelle durant la guerre du Pacifique. La Sud-Coréenne Keum Sur Gendry-Kim retrace, en presque 500 pages et avec un dessin à la fois simple et expressif — y compris des cases complètement noires — la souffrance des victimes. Quant au Taïwanais Fish Wu [Yi Pi Yu, de son vrai nom], il consacre 170 pages à expliquer la vie et les sentiments de ceux qui ont été séparés après la prise du pouvoir par Mao : ses Lettres de Taipei (Rue de l’Échiquier) ajoutent de profonds sentiments à la description des malheurs et des outrages d’un système totalitaire.
Avec le trente-cinquième volume des aventures de Lefranc, Roger Seiter et Régric [Frédéric Legrain] nous emmènent dans l’Espagne de Franco, en 1963, au moment de l’accident de Palomares, qu’ils baptisent de façon plus accrocheuse Bombes H sur Almeria (Casterman), puisqu’il s’agissait de quatre ogives américaines tombées sur le sol et en mer suite à une collision d’avions ; si on a droit à pas mal de poncifs et d’anachronismes, il est dommage que les auteurs n’aient pas évoqué la flamboyante « duchesse rouge », Luisa Isabel de Medinia Sidonia, qui se fit l’avocate des populations concernées. Une vision tout aussi simpliste traverse La Révolution des œillets. 25 avril 1974, le jour de la Liberté (Cadamoste Éditions), où Sandra Canivet Da Costa et Jay Ruivo décrivent un Portugal un peu de carton-pâte.
Voici maintenant deux ouvrages concernant l’Afrique. Dans Toubab (Aventuriers d’ailleurs), Núria Tamarit transcrit, avec empathie et amusement, le regard des Sénégalais sur les humanitaires arrivant chez eux ; si l’autrice — qui préfère le néologisme « auteure » — pourfend volontiers « le système capitaliste et le patriarcat oppressif », sa bd se situe dans une ligne fondamentalement bienveillante. Autre visage du continent noir, Le Silence du Juju. Itinéraire d’une Nigériane, de la prostitution à l’émancipation (Éditions du Faubourg) donne à Armandine Penna et Diane Morel l’occasion d’un beau récit, émouvant, instructif et tout en finesse.
Venons-en à un certain air du temps. Claire Duplan a créé Camel Joe (Rue de l’Échiquier), une sorte de super-héroïne « niqueuse du patriarcat », dans un graphisme évoquant l’underground américain et le taggage européen ; elle utilise parfois uniquement l’anglais et les expressions fleuries ne manquent pas. De son côté, Zoéli, qui s’est manifestée par « des engagements forts en faveur de la justice sociale et environnementale », propose de Tout plaquer ! Comment on est devenu paysans (Le Courrier du Livre). Un peu dans le même esprit, on apprend que, s’ils veulent bien abandonner leurs modèles habituels, Les Économistes sauveront la planète (avec un peu d’aide) (De Boeck Supérieur) ; telle est la vision de Julie Bouvot et William Honvo.
Enfin, Valentine Choquet propose un extraordinaire Quand j’ai froid (Les éditions de la Gouttière) ; pratiquement sans aucun texte ni phylactère, est développée la rencontre de deux générations ou, plus exactement, de deux personnes d’âges très différents : une belle réussite.
Gihé.
Des B.D. dans l’air du temps