Accueil > Le bimensuel Royaliste > Nos articles récents > Les Lettres et les Formes > Ernest Renan, un grand oublié

Royaliste n°1276 du 10 avril 2024

Ernest Renan, un grand oublié

Les Lettres et les Formes

mercredi 10 avril 2024

Ernest Renan a été ignoré des grandes commémorations de l’année dernière. Il est né en 1823 et les grandes pompes des célébrations du centenaire de sa naissance sont oubliées. Etonnant, car l’ancien séminariste de Saint-Sulpice, professeur au collège de France n’a ignoré aucune des grandes questions contemporaines et il nous offre de purs moments de bonheur à le lire.

Son Histoire des Origines du christianisme a soulevé des polémiques dès sa publication qui n’ont pas cessé même après sa mort. Il a voulu, pour faire simple, situer le christianisme dans une perspective purement historique en lui niant toute dimension transcendante. Cette approche du fait religieux n’était pas nouvelle ni originale mais a fait scandale en plein second empire alors que le catholicisme était religion d’Etat. Proche de Ferdinand Buisson, Il est de ceux qui prônent une laïcité ouverte intégrant notre héritage judéo-chrétien à la différence d’Emile Durkheim notamment qui le rejette.

Et puis, il y a cette fameuse conférence qu’il donne le 11 mars 1882 à la Sorbonne où il développe sa vision de la nation, lui qui était devenu une icône de la IIIe République à cette époque. Il nous en propose une conception volontariste et politique : » l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours ». Renvoyant au libre droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il en ressort cette magnifique définition de la nation à partir de « deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une […]. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. […] Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. […] Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. »

Enfin, il nous reste toutes les raisons qui nous conduisent encore aujourd’hui à l’approcher. Lire Renan constitue un bonheur sans cesse renouvelé. D’ailleurs, des titres aussi célèbres que Souvenirs d’enfance et de jeunesse restent disponibles et continuent d’éblouir leurs lecteurs. Le charme du style de Renan opère à chaque fois avec sa prose au pas cadencé et à la musicalité propre. Tant d’érudition et d’idées complexes exprimées en une langue claire et simple ne cessent d’enchanter. L’ensemble de l’œuvre de Renan mérite d’être exploré. Tout ce qu’il touche est transfiguré par son intelligence. Quel que soit le sujet abordé par le mage de Tréguier, il devient grâce à lui un sujet d’admiration : les religions de l’Antiquité, le bouddhisme, saint François d’Assise, Spinoza, Lamennais, la poésie des Celtes ou la guerre de 1870-1871, sans parler de sa Bretagne natale.

En arrière-plan se devine ce XIXe siècle pétri de science, de certitudes et de confiance en l’avenir, avec ses outrances et ses impasses, mais, en dépit de la distance, la mélodie se prolonge : « Le manque de foi à la science est le défaut profond de la France ; notre infériorité militaire et politique n’a pas d’autre cause ; nous doutons trop de ce que peuvent la réflexion, la combinaison savante ». Après avoir été célébré et adulé par toute une génération, Renan fut critiqué par la suivante, qui ne vit en lui qu’un incantateur, certes habile dans le maniement de la langue française, mais qui alignait des platitudes avec fadeur et naïveté. Les Claudel, Mauriac, Bernanos, Alain Fournier et d’autres le rejetèrent et du coup son œuvre plongea dans un oubli relatif. Dommage, il est temps de nouveau de nous en faire une opinion et de la réévaluer.

Jacques Duconseil.