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Royaliste n°1300 du 7 mai 2025

Extension du domaine de la science-fiction

Les Lettres et les Formes

mercredi 7 mai 2025

Malville, par Emmanuel Ruben. Stock, septembre 2024.

Trump ne bouleverse pas que le commerce international. En effet, « un phénomène spectaculaire se produit en ce moment aux États-Unis » (France Inter, 8/11/2024) : les ventes de romans dystopiques y ont explosé, tout comme celle de classiques de la science-fiction (SF) tels que La Servante écarlate de Margaret Atwood ou encore 1984 de George Orwell (Diverto, 18/11/2024).

Constate-t-on le même phénomène en France ? À vrai dire, « la science-fiction est dans notre pays un ‘’genre’’ en voie de déghettoïsation » (Usbek & Rica, 19/05/2019) depuis plusieurs années déjà. Les lecteurs français n’ont pas attendu 2024 pour redécouvrir la SF. Il est néanmoins vrai qu’à partir de la fin des années 1970 la littérature de « science-fiction s’était laissé dépasser sur sa gauche par le polar, et sur sa droite par le cinéma et les séries, qui [avaient] ‘’annexé’’ le genre. » Et qu’elle est donc revenue de loin.

S’ils sont de plus en plus friands de SF, les Français lisent-ils en priorité les nouvelles ou romans écrits par leurs compatriotes ? À y regarder de près, les auteurs hexagonaux associés à ce genre ont longtemps été une denrée rare. Il y a certes eu, au XIXe siècle, Jules Verne et, plus près de nous, ce René Barjavel, que des générations de collégiens ont découvert en décortiquant Ravage (1943). D’aucuns se souviendront même de Robert Merle, qui a publié en 1972 Malevil, un roman post-apocalyptique réunissant toute les notions abordées généralement par le genre. Mais si l’on en croit Jacques Van Herp (1923-2004), romancier et essayiste belge dont l’œuvre est indissociable de la SF, les écrivains francophones, au seuil de l’an 2000, n’étaient pas légion comparés à leurs homologues anglo-saxons, qui constituaient et représentent, de nos jours encore, le gros des troupes (Panorama de la science-fiction. Les thèmes, les genres, les écoles, les auteurs, 1996, Claude Lefrancq éditeur). En outre, la plupart d’entre eux furent des « écrivains auteurs d’un seul livre », « occasionnels ».

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les écrivains français de SF ne manquent plus. Il suffit pour s’en convaincre de penser à ceux composant la « Red Team », groupe de travail créé par le ministère des Armées, afin d’imaginer les menaces pouvant directement mettre en danger la France et ses intérêts : DOA, Romain Lucazeau, Laurent Genefort. Ou à de nombreux autres noms encore : Alain Damasio, Philippe Curval, Catherine Dufour, Serge Lehman, Pierre Bordage, Thierry di Rollo. En outre, des œuvres que l’on peut sans hésiter associer au genre, à l’instar des Particules élémentaires (1998) de Michel Houellebecq – par ailleurs fin connaisseur de l’un des pères du roman d’horreur et de science-fiction du tout début du XXe siècle (H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, éditions du Rocher, 1991) –, naissent sous la plume d’auteurs qui jusque-là ne semblaient guère s’intéresser à la science-fiction.

Un exemple ? Le remarquable Malville, d’Emmanuel Ruben. Géographe de formation, ce dernier s’était jusqu’ici fait remarquer pour un excellent roman historique mettant en scène la communauté juive de Constantine du XIXe siècle à la fin de la guerre d’Algérie (Les Méditerranéennes, Stock, 2022), ainsi que par des récits de voyage dignes de Nicolas Bouvier (Sur la route du Danube, éditions Payot & Rivages, 2019). Avec ce roman post-apocalyptique dans lequel le nucléaire, « cette industrie que nous étions nombreux à considérer comme propre, durable et patriotique », « la meilleure garantie de notre indépendance énergétique et militaire », sonne le glas d’une humanité, il cède à l’appel de la SF.

Ceci constaté, a-t-il bien fait ? Véritable réquisitoire contre l’atome et ses utilisations, Malville – clin d’œil au roman précité de Robert Merle – irritera sans doute les thuriféraires de cette énergie qui, à bien y songer, s’avère bien dangereuse lorsque, sous couvert de « réduire la dette » et donc de faire des économies, on mégote sur tout, et notamment sur la sécurité des peuples. Dans le même temps roman d’apprentissage, forme de récit qui se marie particulièrement bien à la SF – du moins sous la belle plume d’Emmanuel Ruben -, il ravira en revanche les amateurs du genre et, parmi eux, tous ceux qui, nés au début des années 1980, ont connu une jeunesse en milieu rural, dans une France en cours de désindustrialisation et en proie à une nouvelle « montée des périls ». ■

André Pierre.

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