Devenu pour certains un symbole des années Pompidou, Georges Mathieu, après une carrière flamboyante à l’image du personnage, était tombé dans un oubli relatif. Il revient dans la lumière à la Monnaie de Paris.
En 1971, le peintre Georges Mathieu (1921-2012) présentait ses Médailles et peintures dans les salons de La Monnaie de Paris avec laquelle il collaborait depuis 1967. Plus de cinquante ans après, la Monnaie s’associe au Centre Pompidou pour organiser une rétrospective dans les mêmes espaces. Cette exposition fait partie du programme hors-les-murs du Centre Pompidou pendant sa fermeture pour travaux. Chronologique et thématique, le parcours retrace la carrière de Mathieu depuis les années 1940, où il participe à la création d’un expressionnisme abstrait, jusqu’aux années 1990, en faisant une large place au fonds du Musée national d’art moderne.
La première salle ouvre sur un feu d’artifice avec trois œuvres spectaculaires de grand format : Les Capétiens partout (1954), La Bataille de bouvines (1954) et La Victoire de Denain (1963). Dans le salon suivant est évoquée la période des années 1940, dite des « Limbes ». Elle se révèle décevante, dans la mesure où l’artiste n’a pas encore trouvé son style inimitable, reconnaissable entre tous. Ce chapitre a cependant le mérite de mettre en évidence la dette de Mathieu envers le peintre allemand Wols et son Aile de papillon. Mathieu dira : « Wols a tout pulvérisé. Après Wols, tout est à refaire ». Dès son installation à Paris en 1947, il entreprend de « rassembler ceux qui représentent la liberté la plus totale, la plus absolue vis-à-vis des théories, en face de tous ceux chez lesquels se trouvent des traces de Cubisme, de Constructivisme, de Néoplasticisme, de Surréalisme ».
L’abstraction lyrique naît à Paris en 1947 avec Georges Mathieu. Elle devient rapidement influente et s’exporte aux Etats-Unis. Après la guerre, la France tente de retrouver sa propre identité artistique. Les artistes qui se rattachent à ce courant pictural ont plongé dans une peinture non figurative qui privilégie le geste. Mathieu peint sur de grands formats. Il se lance dans un corps à corps avec la matière et le support, laisse le pinceau s’exprimer à la vitesse de l’éclair, écrasant parfois le tube à même la toile. Il privilégie la vitesse d’exécution, sans conception préalable de l’œuvre. En 1956, il déclare dans une conférence : « Un : primauté de la vitesse d’exécution. Deux : aucune préexistence de la forme. Trois : aucune préméditation du geste. Quatre : état extatique ».
La peinture comme performance. - Mathieu peint dès 1954 devant les caméras des actualités filmées, puis de la télévision. Il crée des tableaux lors de « performances », minutées devant un public médusé, mettant en valeur la rapidité et la virtuosité du geste. La scénarisation de la réalisation de ses toiles fait partie intégrante de sa narration. Il en revendique la production comme une performance physique. « Pour la première fois dans l’histoire, la peinture est devenue un spectacle, et l’on peut assister à sa création comme on assiste à une jam-session ». Sur ses tableaux se détachent des signes qui apparaissent comme des signatures, sans pour autant se référer à des systèmes d’écritures préexistants. « Enfin un calligraphe occidental », s’exclame Malraux en 1950. Mais chez Mathieu, le signe est devenu abstraction. Cette pratique du signe-signature explique que les artistes du graffiti, apparus à New-York au début des années 1970, aient exprimé leur fascination pour l’art de Mathieu. En 1965, Mathieu adopte une nouvelle manière qui laisse la place à des tracés rectilignes qui répondent à des commandes commémoratives et qui peuvent évoquer un univers urbain ou industriel. Cette période orthogonale se prête à l’évocation du progrès technique et industriel des Trente Glorieuses.
Mathieu s’inspire pour les titres de ses peintures de figures ou d’épisodes du passé de la France. Il renoue ce faisant avec une peinture d’histoire discréditée depuis longtemps par l’art moderne. Éric de Chassy écrit dans le catalogue : « Les titres à connotation historique relèvent de sa volonté de penser l’avant-garde non comme une rupture avec le passé, mais de renouer avec un passé choisi. Cela tient à un non-conformisme et à des convictions monarchistes indéfectibles, dans la lignée de La Nation française de Pierre Boutang dont il dessine l’emblème en 1965 ». Sa toile Les Capétiens partout, peinte dans le parc de la demeure du galeriste et antiquaire Jean Larcade, à Saint-Germain-en-Laye, s’inspire de l’élection de Hugues Capet en 987. L’esthétique et les fastes du XVIIe siècle français trouvent à s’exprimer à partir des années 1960.
Au sein du parcours de l’exposition une place est faite aux nombreuses activités de Mathieu à la périphérie de la peinture. A commencer par son travail réalisé avec la Monnaie de Paris, qu’il s’agisse de la pièce de 10 francs ou de la série des Dix-huit moments de la conscience nationale… Il faut aussi évoquer la création d’un timbre pour le 40e anniversaire de l’Appel du 18 juin, de cartons pour les Gobelins, du sigle d’Antenne 2, des assiettes de l’exposition universelle de Montréal, des affiches pour Air France… La rétrospective s’achève par une mise en perspective du travail de Mathieu avec les artistes du graffiti dont certains ont réalisé, pour l’occasion, des œuvres in situ. Mais, face à la puissance et à l’originalité du style de Mathieu, elles font un peu pâle figure. ■
Alain Solari.
► Georges Mathieu. Geste, vitesse, mouvement, à la Monnaie de Paris, jusqu’au 7 septembre 2025.
Georges Mathieu sort de son purgatoire