Le Petit Palais rend hommage à Jean-Baptiste Greuze, peintre de l’âme qui fut célèbre pour ses portraits et ses scènes de genre. Sa peinture se fait le miroir des interrogations du XVIIIe siècle sur le statut de l’enfance.
À l’occasion du 300e anniversaire de la naissance de Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), le Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris propose de redécouvrir son œuvre autour du thème de l’enfance. Une centaine de peintures (portraits, têtes d’expression, scènes de genre), dessins et estampes composent le parcours autours de sept sections, de la petite enfance jusqu’à l’âge adulte. Le monde anglo-saxon semble s’est particulièrement intéressé à Greuze. L’Anglaise Anita Brookner lui a consacré une thèse. On doit à Edgar Munhall, conservateur à la Frick Collection de New-York, une exposition monographique présentée aux Etats-Unis, puis à Dijon en 1976-1977. En France, en 2005, une exposition fut organisée à Tournus pour le bicentenaire de la mort du peintre. Chez nous, Greuze demeure relativement méconnu. L’ambition morale qui préside à ses scènes de genre est plus difficile à saisir de nos jours. Elles reflètent les enjeux qui animent les philosophes – de Rousseau à Diderot – autour de la place de l’enfant dans la société et de son éducation. Greuze les a interprétées avec les codes du XVIIIe siècle qu’il faut décrypter.
Jean-Baptiste Greuze naît à Tournus, le 21 août 1725. On sait peu de chose de sa jeune formation, sinon qu’il intègre l’atelier Lyonnais du peintre Charles Grandon, avant de parfaire sa formation à Paris vers 1750. En 1755, le sculpteur Jean-Baptiste Pigalle l’introduit auprès des membres de l’Académie royale de peinture et sculpture auxquels il présente ses œuvres. A l’Académie, il complète sa formation auprès de Charles-Joseph Natoire. Greuze est un homme libre. Avec treize ans de retard, il présente à l’Académie Septime Sévère et Caracalla pour être reçu peintre d’histoire, genre noble. Il n’est accepté que comme « peintre de genre ». Cet échec mettra un terme à ses incursions dans le registre de la peinture d’histoire. La France a changé ; l’intimité supplante l’héroïsme. Greuze trouve rapidement des admirateurs et des collectionneurs, du marquis de Marigny à l’impératrice Catherine II de Russie. Le séjour romain et les excursions napolitaines n’infléchissent pas le style de Greuze. Revenu à Paris, il épouse en 1759 Anne-Gabrielle Babuty, fille d’un riche libraire de la rue Saint-Jacques. Le peintre usera comme jamais de la gravure pour diffuser ses œuvres. La Révolution, avec son héroïsation républicaine et sa ferveur politique, fait passer de mode la peinture de Greuze, avec ses scènes moralisantes et ses piétés familiales. Le peintre se renouvelle au seuil du XIXe siècle. Il se rapproche de David et des cercles bonapartistes. Son portrait de Dominique-Vivant Denon (1804) allie l’humilité et la solennité, l’Ancien Régime et l’esprit nouveau. Greuze meurt le 21 mars 1805 à Paris.
Le siècle des Lumières accorde un nouveau statut à l’enfant qui cesse de n’être considéré que comme un adulte en devenir. Sa spécificité est reconnue en tant qu’être singulier ayant des droits et des besoins propres. « De nombreux pédagogues envisagent des réformes de l’éducation, qu’il s’agisse de Charles Rollin (Traité des études, 1726-1728), du père Bernard Lamy (Entretien sur les sciences 1684), de Claude Fleury (Du choix de la conduite des études 1686), de l’abbé Jean-Pierre de Crousaz (Traité de l’éducation des enfants 1722) ou de l’abbé Castel de Saint-Pierre (Projet pour perfectionner l’éducation 1728)… Surtout Rousseau, auteur d’Emile ou De l’éducation (1762) joue un rôle décisif. Le but de Rousseau est de restituer à l’enfance sa place dans le commencement de l’existence, et de ne pas projeter l’adulte sur l’enfant » (1).
Nourri des idéaux des Lumières, le peintre s’est fait l’interprète de certains sujets de société, comme celui de l’éducation des enfants, de certaines formes de violences au sein des familles ou subies par les jeunes filles. Avec La Cruche cassée, Greuze présente un tableau sans complaisance se son époque. Le tableau est un symbole de la perte de la virginité compris de tous. Mais le peintre conserve toujours une part énigmatique en ne décrivant jamais l’action de manière explicite. Il privilégie les effets du drame. A l’instar des philosophes des Lumières, le peintre voit dans l’éducation donnée à l’enfant la source d’un renouveau de la société de son époque. D’une certaine manière, c’est aussi une question actuelle, mais les enjeux ne sont évidemment pas les mêmes qu’au XVIIIe siècle. La majorité des modèles de Greuze sont anonymes. Ce sont des portraits de l’enfance, plutôt que des portraits d’un individu précis. A travers une peinture naturaliste, l’artiste traduit un état d’âme, des nuances de sentiments : tristesse, ennui, rêverie, espièglerie… Chez Greuze, l’expression de l’émotion ne se fait jamais au détriment du naturel. « On considère que Greuze dépeint les enfants avec un naturalisme sans précédent, qui saisit à la fois leur apparence extérieure et leur vitalité intérieure. Sa peinture offre une vision de l’enfance en phase avec la pensée vitaliste des sciences médicales de l’époque. Celle-ci promeut une nouvelle conception de l’enfant, envisagé comme un être doté d’une force vitale singulière qui stimule sa croissance physique et anime son existence morale » (2). A la charnière de l’Ancien Régime, des Lumières et du XIXe siècle, Greuze a jeté sur l’enfance un nouveau regard. ■
Alain Solari.
►Jean-Baptiste Greuze, l’enfance en lumière. Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, jusqu’au 25 janvier 2026.
(1). Céline Spector dans le catalogue : L’enfant, un nouveau statut au XVIIIe siècle. (2). Emma Barker dans le catalogue : Greuze et le portrait d’enfant.
Greuze, un autre regard sur l’enfance