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Royaliste n°1309 du 22 octobre 2025

Jean Birnbaum, autocritique de la gauche

par Gérard Leclerc

mercredi 22 octobre 2025

Que la gauche ait à accomplir aujourd’hui son autocritique, ce n’est sûrement pas à quelqu’un dans mon genre qu’il revient d’en décider. C’est aux intéressés eux-mêmes. J’ai déjà signalé ici la contribution intéressante de Christophe Prochasson dans Esprit. Le grand fleuve alimenté par mille sources qui portaient l’espoir d’un régime d’égalité fraternelle s’est trouvé en quelque sorte barré par une remise en cause radicale. Celle qu’imposait la chute du mur de Berlin et qui ouvrait la voie à un libéralisme débarrassé des utopies totalitaires. Malgré le rebond mitterrandien des années 80, apparaissait une fracture entre la gouvernance et les intellectuels : « La gauche fit défaut sur ses principes, qu’elle néglige ou fige dans un éternel socialiste hors de portée. »

L’essai que Jean Birnbaum, directeur du Monde des livres, vient de publier se veut fidèle à cette gauche qu’il a héritée de naissance. Il voudrait aussi contribuer à son renouveau, notamment en la prémunissant des déviations graves qui, dans le passé, ont provoqué ses dérapages de type stalinien. À qui lui objecterait que la gauche actuelle s’est purgée de ses démons, il rétorque que l’exemple de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon contredit une telle illusion. Les méthodes du camarade seraient strictement les mêmes que celles qui avaient cours dans les meilleures années communistes et trotskystes. On assiste aux mêmes exclusions brutales, et les exclus sont poursuivis d’une vindicte qui ne saurait s’éteindre : «  À la France insoumise, comme jadis au Parti communiste, on ne compte plus ceux qui ont été accusés du pire après avoir été écartés. » Ou encore : « Dans le réel de la vie comme dans le virtuel d’Internet, rien n’arrête les trolls quand il s’agit de salir une réputation. Isolés, poussés vers la sortie, les purgés sont promis à une double peine : la surveillance de chaque instant et l’oubli à jamais. »

Ces tâches policières sont confiées à des camarades lambertistes du petit parti ouvrier internationaliste : « Ces trotskystes assistent aux meetings des purgés pour prendre en photo les “insoumis” qui s’y rendraient alors qu’ils se disent fidèles. Ce sont eux aussi qui scrutent les salles de meeting et les réseaux sociaux pour repérer les dissidents ou simplement ceux qui leur ont adressé un signe de solidarité. » Il y a de quoi se gratter la tête. On aurait envie de reprendre la formule fameuse du Guépard que la mort récente de Claudia Cardinale nous a remis en mémoire : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Qu’importe qu’elle soit associée à un contexte parfaitement réactionnaire. Elle s’applique parfaitement à ce révolutionnarisme qui peut changer de visage mais ne cesse de perpétuer le même système qui bride les consciences et esclavagise les individus. Le trotskysme se voulait antistalinien, mais il n’a jamais fait qu’en reproduire les pratiques.

Jean Birnbaum est d’autant plus en réaction et en révolte contre ce système qu’il est lui-même issu d’une petite formation trotskyste où il a passé quelques années de sa jeunesse. Sans doute n’a-t-il pas vécu la charge qui pesait sur les militants communistes de la période stalinienne. Il en a tout de même goûté un aperçu qui lui a fait comprendre de l’intérieur le mécanisme d’assujettissement de ce type d’organisation. Pourtant, déjà il était mal à l’aise, divisé entre un certain attachement et le doute : « J’étais quand même content d’être là, de dire les copains, d’entonner avec eux Le Temps des cerises et les autres chants de la Commune, de lire parmi eux les livres sacrés qui permettraient à l’humanité de s’émanciper, un jour, un jour peut-être…  » Puis un jour, ou plutôt une nuit, lors d’une session militante, une amie lui avoue : « J’étouffe, je voudrais m’en aller. » Et elle part vraiment. Son procès s’opère rapidement. Cette fille a été incapable de s’arracher à son milieu d’origine, à ce passé que l’on voulait bazarder : « Mais cette fidélité concernait moins sa classe sociale que son corps sensible. On voulait nous faire croire qu’elle restait rivée à son destin bourgeois, en vérité elle s’était accrochée à sa vocation humaine. »

Cette démarche singulière a pour Jean Birnbaum une portée générale, celle de l’accession à la liberté. Accession qui n’est nullement facilitée par la culture, qui trop souvent, loin d’immuniser contre la barbarie la rend plus efficace. Ce qu’il faut, c’est cette projection en avant de soi, qui défie tous les conformismes. Ce qui rejoint Bernanos, que notre essayiste affectionne, bien qu’il n’appartienne pas à sa famille d’esprit. Il est vrai que du point de vue de l’esprit, les âmes se rejoignent à travers les épreuves, tels l’auteur des Grands cimetières sous la lune et Simone Weil, révoltés contre les massacres des deux camps de la guerre d’Espagne. Bernanos pour qui « l’Histoire fonctionne comme une psychanalyse spirituelle : à la fin des fins on saura si l’être humain a été capable de faire face, d’assumer sa vocation, de reconnaître ce qu’il a de libre, je veux dire de divin ».

Voilà qui me permet d’apporter une petite rectification. Non, cher ami, il ne convient pas de parler « de l’ancien monarchiste Georges Bernanos » à l’instar de « l’ex trotskyste David Rousset ». L’intéressé aurait d’ailleurs préféré être qualifié de royaliste. Royaliste qu’il est resté jusqu’à son dernier souffle. Ce qui ne l’empêche pas de pouvoir être associé à tous les noms justement reconnus pour leur résistance à l’horreur : Edgar Morin, Victor Serge, George Orwell, Monique Gadant, David Rousset. Et quelques autres. Ni saints, ni héros, pourtant ? Je n’en suis pas persuadé. Il y avait une sorte de sainteté chez Simone Weil, comme il y avait un véritable héroïsme chez un David Rousset. Le simple récit de sa vie par Birnbaum l’atteste. Résistant contre le nazisme, il est déporté à Buchenwald puis à Neuengamme. Il en ressort par miracle, squelettique, malade du typhus. C’est pour se réengager illico contre l’horreur des camps soviétiques. Ce qui lui vaut l’ostracisme généralisé. Tous les moyens d’expression lui sont refusés, surtout les publications de gauche, pas seulement communistes. Sa seule tribune possible sera Le Figaro littéraire. Ce qui lui vaut un déchainement d’invectives. Traité de « journaliste hitlérien bien connu », il sera la proie d’une véritable mise à mort morale. On relève au passage cette perle dont j’ai scrupule à citer l’auteur, tant il s’est repenti par la suite au point de devenir un excellent collègue : « Les camps de rééducation de l’Union soviétique sont le parachèvement de la suppression complète de l’exploitation de l’homme par l’homme.  » Fermez le ban.

Mais, dira-t-on, que peut-il résulter au terme d’une telle charge, du bel espoir d’une gauche qui ne veut pas renoncer ? Jean Birnbaum ne renonce pas. Même, il incite le jeune interlocuteur à qui il adresse ses admonestations à persévérer dans sa volonté militante. Mais une volonté affermie par tous ces témoins qui ont refusé d’abdiquer face à de faux amis qui avaient choisi le déshonneur. ■

► Jean Birnbaum, La Force d’être juste. Changer le monde sans refaire les mêmes erreurs, Flammarion, octobre 2025.