Guillaume Gros s’attache, depuis longtemps déjà, à faire revivre l’œuvre de Philippe Ariès. Dans un livre biographique (1), publié en 2008, qui accordait la plus large place aux étapes de l’évolution intellectuelle et des recherches de l’historien, il le définissait comme « un traditionaliste non-conformiste ». L’expression paraît heureuse, concernant une personnalité qui n’a jamais renié ses origines familiales mais s’est toujours signalée par une extrême liberté d’esprit. Devenu le spécialiste de cette œuvre, Guillaume Gros en rassemble les morceaux épars dans différentes revues, ce qui permet de prendre connaissance de l’étendue des intérêts d’un écrivain dont on ne peut qu’admirer l’érudition. Comment Philippe Ariès, qui n’était pas universitaire mais pratiquait un métier très accaparant, avait-il pu prendre le temps de lectures aussi vastes et aussi diverses, tout en travaillant d’arrache-pied aux grandes thématiques qui assureront sa réputation « scientifique » ? C’est un sujet d’admiration d’autant que l’homme – nous l’avons connu – se distinguait par son affabilité et sa simplicité.
Faisant suite à un premier volume de Pages retrouvées (2), ces Pages ressuscitées ont le mérite d’initier ceux qui n’ont pas lu les livres majeurs de Philippe Ariès à son mode de pensée, tout en faisant accéder ses lecteurs confirmés à des documents précieux, tel cet inédit sur Alfred de Musset. Le jeune Philippe Ariès s’y essaie à la critique littéraire, en s’inspirant de l’essai que Maurras a consacré aux Amants de Venise. Ce qui apparaît d’ores et déjà, c’est une tournure d’esprit qui privilégie l’intériorité, l’empathie, l’exploration de l’âme humaine que l’on va retrouver chez l’historien. Celui qui dirigera avec Georges Duby les cinq volumes de L’histoire de la vie privée. Pour élucider La confession d’un enfant du siècle, le critique a recours aux Frères Karamazov de Dostoïevski. C’est dire déjà la frénésie littéraire d’un jeune homme qui parviendra, dans le même élan d’une passion, à marquer de son empreinte la pensée contemporaine.
Dans son introduction, Guillaume Gros rappelle à juste titre l’importance que Philippe Ariès a eu pour un Michel Foucault, se déprenant de l’analyse marxiste pour se consacrer à ce qui relève du quotidien. Ariès, ne l’oublions pas, qui avait publié dans la collection qu’il dirigeait chez Plon L’histoire de la folie que Gallimard avait refusée. Pour comprendre la portée de cette lignée Ariès-Foucault, il faut revenir à la mutation qui s’est produite précédemment et dont ils sont tributaires. Ariès s’en est expliqué : « Vers Mille neuf cent, l’histoire était essentiellement politique, militaire, religieuse, littéraire. Elle s’appliquait aux structures les plus hautes, celles de l’État, aux personnalités les plus remarquables, celle des hommes d’État ou d’Église, des grands écrivains, des grands artistes. Elle ignorait les phénomènes collectifs obscurs, les mouvements secrets, tout ce qui se passait un peu au-dessous de la conscience claire. » La mutation qui va se produire, on la doit à l’école des Annales, à Marc Bloch et à Lucien Febvre. De quoi s ‘agit-il fondamentalement ? Non pas d’une discipline particulière, l’histoire dans un sens étroit, la sociologie, ou chacune des sciences dites humaines « mais seulement de l’homme et de l’homme à la fois dans le passé et le présent, dans la politique et la religion, dans les guerres et les marchandises etc. … »
Ariès parle aussi du pas décisif que constitue « la dépolitisation de l’histoire ». Ne lui a-t-il pas fallu se détacher lui-même de l’histoire politique à la Jacques Bainville et plus généralement de la culture maurassienne pour accéder à sa manière propre ? Il est vrai que cela correspondait au fond de sa personnalité, à ce goût pour la vie de ses semblables, ses proches. L’histoire, pour lui, c’est ce qui permet de comprendre le présent, de lui donner son épaisseur. Rien de plus significatif que cet aveu fait aux lecteurs de la Nation française, l’hebdomadaire de Pierre Boutang, dont il fut le collaborateur assidu : « Je ne peux m’abstraire des observations que je fais quand je sors de chez moi dans la rue. La vie de tous les jours est passionnante, et plus elle est quotidienne, plus elle est passionnante. C’est peut-être cela qui est pour moi la manière d’entrer dans l’histoire. Je ne vous dis pas que c’est le fond. Le fond, c’est plutôt le désir de retrouver un mystère central, mais on n’est jamais devant le mystère central. On est dans la rue. Alors, je me promène dans un monde qui est un monde de curiosité, excitant constamment ma curiosité, quelquefois mon émerveillement. »
Ainsi, qu’il soit question des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie, de l’enfant et de la vie familiale sous l’Ancien Régime, de l’Homme devant la mort, il n’est pas de démarche historique « qui n’ait comme point de départ une question posée par le présent ». Cela ne veut pas dire qu’il s’agit de revenir à la « petite histoire » d’autrefois, en s’attardant sur les seules anecdotes. À l’aide de toutes les disciplines spécialisées, le chercheur devra envisager « les structures collectives profondes, qui ont conditionné les hommes malgré eux, du moins sans qu’ils s’en aperçoivent ».
Il m’est arrivé d’émettre l’opinion qu’une certaine polémique contre l’histoire politique à la Bainville avait quelque chose d’obsolète. Il fallait qu’Ariès se détache d’une part de sa formation initiale pour qu’émerge son génie propre. Si l’on observe ses engagements concrets, on constate qu’il est resté très longtemps lui-même un militant politique, réagissant de la façon la plus vive aux événements de l’après-guerre. Il est vrai qu’à partir des années soixante il se libère de ces engagements, stimulé par un nouveau climat. Même celui de mai 1968. Le courant écologique ne lui déplaît pas, il est très proche d’un Ivan Illich, la révolte contre la toute-puissance de la technique et l’homme unidimensionnel selon Marcuse consonne avec sa sensibilité. Mais en même temps, il ne peut se détacher de son traditionalisme. Tout en étant plus ouvert que beaucoup de ses amis aux orientations de Vatican II, il a du mal à supporter la nouvelle liturgie, dont la musique l’exaspère. Il n’a pas jeté au rebut son royalisme originel. Quand Pierre Boutang lui rend visite à l’hôpital de Toulouse où il va mourir, il lui redit tout son attachement à la famille de France.
Et puis est-il seulement possible d’abandonner complètement le champ de la grande politique. Évidemment non ! Guillaume Gros a retrouvé un article sur « L’Europe des traités de Westphalie ». Philippe Ariès y montre l’importance capitale de ce moment : « À l’idée de chrétienté se substitue, avec la paix de Westphalie, l’idée d’une société internationale d’États indépendants, mais ligués par des conventions de droit public. » Cela va durer un siècle et demi. Par la suite, le XIXe siècle sera celui des nationalités. Notre historien ne pouvait s’abstraire de la politique où s’affrontent les civilisations, les peuples, même s’il privilégiait l’homme familier, notre prochain, face aux défis de la vie et de la mort.
Philippe Ariès, Pages ressuscitées, Éditions du Cerf.
(1) Guillaume Gros, Philippe Ariès un traditionaliste non-conformiste, Septentrion, 2008. (2) Voir Royaliste n°1186 du 23 mars 2020.
L’héritage de Philippe Ariès