D’un essai à l’autre sur l’avenir qui nous attend, la chute peut être vertigineuse. De Gilles Hériard Dubreuil dont je parlais dans notre dernier numéro, à Giuliano Da Empoli, dont je viens de lire L’heure des prédateurs, le contraste est saisissant. Le promoteur d’une écologie humaine entendait ouvrir l’horizon en se détachant des périls où nous avaient entraînés l’ère moderne. L’expert politique auquel nous devons le précieux Mage du Kremlin, nous enferme au contraire, dans une fatalité engendrée par cette même modernité, dans une phase nouvelle de son développement. Alors qu’il s’agit, d’un côté, de susciter au maximum la coopération de tous dans une relation au monde de sages ménagements, il s’agit de l’autre côté de prendre conscience de ce qui tombe sur nous, sans que nous puissions nous en libérer. Certes, Giuliano Da Empoli ne communie en rien au processus qu’il décrit. Son seul but est de faire part d’une terrible expérience à laquelle il veut nous faire participer.
Pour faire comprendre sa démarche, l’auteur recourt à l’exemple aztèque, celui de l’empereur Moctezuma II incertain de l’attitude à observer à l’égard d’Hernán Cortez et de ses conquistadors. Pris entre des avis contradictoires, » il décide de ne pas décider », ce qui entraîne la fin de son empire conquis par quelques centaines d’Espagnols. En irait-il de même des responsables politiques des démocraties occidentales : « face aux conquistadors de la tech, exactement comme les Aztèques du XVIe siècle. Confrontés à la foudre et au tonnerre d’Internet, des réseaux sociaux et de l’IA, ils sont soumis dans l’espoir qu’un peu de poussière de fée rejaillira sur eux. »
L’analogie est intéressante et audacieuse en même temps. Il semble à ce propos, qu’il y ait un regain d’intérêt à l’égard de cette étonnante épopée des conquistador à propos de laquelle les opinions s’opposent de façon plutôt radicale entre légende noire et légende dorée. Le choix de Da Empoli pour la légende noire est sans doute discutable, mais il a le mérite de suggérer, avec les plus fortes images, le tournant radicale de civilisation qui s’impose à nous et qui offre à une nouvelle race de prédateurs la possibilité de s’emparer des commandes de la planète (1).
Nous envisagions déjà, la fois dernière, ce que signifie une véritable métamorphose métaphysique dont aucune force humaine ne saurait interrompre le cours. C’est cette métamorphose qu’il s’agit de décrire « par images plutôt que par concepts dans le but de saisir le souffle d’un monde, où il sombre dans l’abîme et l’emprise glacé d’un autre qui prend sa place. »
Pour avoir fréquenté le monde politique, lorsqu’il était le conseiller du président du Conseil italien, Matteo Renzi, Giuliano Da Empoli a observé de près les mœurs de nos dirigeants, notamment dans les couloirs et les bureaux de l’immeuble des Nations Unies à New York. Le spectacle est à la fois fascinant et désespérant. C’est là qu’on comprend que le Capitole est proche de la Roche tarpéienne et qu’il n’y a rien de plus éphémère que la gloire d’un homme d’État : « Ce n’est qu’une fois l’aventure terminée que le politique a la possibilité de revenir sur ses pas pour en tirer quelques enseignements. S’il en a l’aptitude, ce qui est de plus en plus rare. Et s’il n’a pas explosé comme la plupart des poissons abyssaux lorsqu’ils remontent à la surface. »
Il convient donc de peser cette fragilité de nos hommes politique confrontés à des enjeux qui les dépassent. Parmi les images proposées à ce propos, j’ai été particulièrement frappé par l’exemple de Barak Obama. Qui n’a gardé le souvenir de l’avènement étonnant d’un président dont on attendait monts et merveilles ? Les désillusions n’ont pas tardé à assombrir le paysage. Et quand il a fallu envisager un second mandat, c’est une toute autre stratégie qui s’imposa et qui mit en marche une personnalité venue d’ailleurs : Eric Schmidt. Il s’agissait de jouer à plein de l’instrument Internet dans le cadre du « projet Parda ». « Pendant des mois, six jours sur sept, quatorze heures par jour, des dizaines d’ingénieurs prêtés par Google, mais aussi par Twitter, Facebook et bien d’autres entreprise de la Silicon Valley travailleront à la création d’une puissante créature des profondeurs. Grâce à elle, Obama entame l’année de sa réélection avec la certitude de connaître le nom des 69456897 Américains dont le vote l’a porté à la Maison Blanche. C’est à partir de cette connaissance que l’action va jouer sur les électeurs utiles qui déterminent la décision : « Pour la première fois, en 2012, la campagne électorale de la première démocratie du monde se transforme en une guerre de logiciels et grâce au Cardinal de la tech, la supériorité des Démocrates. »
Mais il faut aller bien au-delà de ce succès, pour envisager la prise de pouvoir généralisée, le parti classique des avocats ayant abdiqué devant les patrons de Google et de Microsoft : « Au lieu de se développer sous la houlette du gouvernement, comme ce fut le cas pour les armes atomiques, l’IA se déploie sans aucun contrôle, aux mains d’entreprises privées qui s’élèvent au rang d’États nations. » C’est à partir du constate de cette suprématie que Da Impoli peut induire que l’heure des prédateurs a sonné. Ces prédateurs, sa culture historique les renvoie à ce terrible Borgia qui a tant impressionné Machiavel, « Non pas le souverain idéal, mais la bête de pouvoir réelle, moitié renard et moitié lion, sachant utiliser l’astuce pour flatter les hommes et la force pour les subjuguer. » Une discussion s’est déjà engagée à propos de Machiavel, certains reprochent à l’auteur d’avoir laissé de côté la fameuse Virtu civique, qui se trouve exaltée dans Le Prince et qui demeurerait le ressort obligé de toute action politique.
Mais Da Empoli s’est fixé sur l’histoire de César Borgia en qui il voit la préfiguration de certaines mœurs actuelles, qui confèrent à quelques-un une dimensions terrifiante. Une autre de ses images fortes tient dans le récit de la prise de pouvoir par le prince saoudien Mohammed ben Salman dont le sourire avenant cache une détermination implacable. Ainsi 350 des hommes les plus riches et les plus puissants du royaume sont convoqués dans l’hôtel le plus luxueux de Ryad pour une opération peu commune. Dépossédés de leurs vêtements, contraints d’endosser des tenues uniformes, ils vont être soumis à un interrogatoire musclé de la part d’anciens de la guerre d’Irak. Implorations, jappements, cris étouffés, voilà à quoi sont acculés ces anciens tout puissants, désormais complètement sous la férule de Mohammed ben Salman.
D’évidence, nous sommes là au maximum de l’emprise des nouveaux prédateurs et successeurs de Borgia. Mais l’auteur a le mérite de nous faire réfléchir, avec ces images fortes, des menaces immédiates de la nouvelle civilisation qui s’impose et interdit de nous réfugier au royaume rêvé des anges.
Giuliano Da Empoli, L’Heure des prédateurs, Gallimard.
(1) Cf. Bernard Grunberg, Les Conquistador, éditions du Cerf. Marcello Goullo Omodeo, Ceux qui devraient demander pardon. La légende noire espagnole et l’hégémonie anglo-saxonne, L’Artilleur.
L’heure des prédateurs