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Royaliste n°1273 du 28 février 2024

L’ultime cadeau de Russel Banks

Les Lettres

mercredi 28 février 2024

Paru chez Actes Sud, Le Royaume enchanté, ouvrage posthume de l’Américain Russell Banks questionne les notions de liberté et d’amour au sein d’une secte religieuse.

Après la mort, au XXe siècle, de John Steinbeck, de Jack Kerouac, de Nelson Algren ou Charles Bukowski, peu d’écrivains américains pouvaient se targuer d’être des véritable défenseurs et porte-paroles des citoyens les plus démunis, laissés sur le banc de touche de la société mondialisée et consumériste. Russell Banks était peut-être le dernier. Décédé en janvier 2023, l’écrivain nous livre un ultime ouvrage sur un sujet atypique chez lui.

Dans Le Royaume enchanté (Actes Sud), le lecteur découvre Harley Mann, un vieil homme qui a enregistré toute sa vie sur un magnétophone. Enfant, adolescent et jeune adulte, le héros raconte comment il a dû accepter les lois rigoristes d’une communauté de Shakers (une branche du protestantisme issue des Quakers) de Floride, qui vivent dans la crainte infinie de Dieu.

Avec ses frères et sa mère, il est tenu à une obéissance absolue au couple alpha de la communauté, l’Aîné John et l’Aînée Mary. Harley Mann aurait pu continuer à se soumettre sans broncher aux innombrables règles qui régissent l’existence de tous. C’est alors que cet obscur objet du désir qu’est Sadie, une habitante de la communauté, le tire de sa léthargie existentielle pour le pousser à tâter le pouls de la vie et à goûter aux délices amoureux. Harley Mann décrit cette expérience comme empreinte « de douleur et de regret déchirant que d’amour et d’extase ». Banks, de son côté, pose ici une question fondamentale et philosophique : jusqu’à quel point le « désapprentissage » de l’individualité et de la liberté modèle de jeunes personnes ? Peut-on conserver un semblant de libre-arbitre quand même nos pensées semblent sous contrôle ?

Ce qui est certain, c’est que l’obscurantisme religieux le plus cadenassé semble impuissant face au tourbillon hormonal et à l’amour qui happent. Cela s’avère d’autant plus vrai quand la tentation se développe un cadre aussi rigide. Chez les Shakers de Banks, la diabolisation de la chair est poussée à un stade tellement extrême qu’elle frôle le suicide collectif à petit feu. En effet, « en vieillissant, ils ont commencé à mourir les uns après les autres et comme ils s’abstenaient de relations sexuelles, ils ne pouvaient plus se renouveler. Ils n’ont pas été assez nombreux pour cultiver le bétail », témoigne le personnage principal devenu vieux.

Au delà du sujet passionnant qui est traité, Russell Banks adopte la plume stimulante et fluide qu’on lui connaît, tout en forgeant des personnages complexes. L’écueil du manichéisme est évité. Par exemple, le jeune héros subit certes une lobotomie identitaire mais on ne saurait le réduire à ce processus, puisqu’il subsiste en lui un noyau dur d’espoir. Par ailleurs, la possessivité démesurée qu’il développe pour son amante, ses soupçons permanents envers elle créent un sentiment de malaise chez le lecteur. En la surveillant, ne se met-il pas à ressembler aux membres de cette communauté liberticide qu’il désire quitter ?

Les personnages secondaires, notamment le couple de gourous, se révèlent également charpentés. Loin d’être présentés comme des monstres, ils étonnent (et détonnent) par leurs caractères doucereux, voire par le mystère qui entoure leurs réelles opinions sur le bien fondé de cet îlot communautaire, quand les plaisirs du monde sont si grands...

Indiana Sullivan.

Russell Banks, Le Royaume enchanté, Actes Sud, 2024