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Royaliste n°1301 du 21 mai 2025

L’université américaine en vente à la découpe

La Nation française

mercredi 21 mai 2025

Emmanuel Macron et Ursula von der Layen ont lancé l’opération « Choose Europe for Science » (1) à la Sorbonne le 5 mai. Devant l’opposition immédiate des scientifiques français, la question se pose : faut-il vraiment faire son marché dans les universités américaines ?

Depuis qu’il est président des États-Unis, Donald Trump a déclaré la guerre aux universités et aux chercheurs américains et leur a coupé les vivres. On s’attend donc à une émigration des scientifiques américains vers des cieux plus cléments. Trépignant de joie à l’idée d’obtenir gratuitement des chercheurs confirmés, les pays européens se battent tous pour les attirer : la France y engage 100 millions, et l’UE 500 millions en tout !

Les critiques les plus virulentes en France sur cette offre viennent logiquement des chercheurs, qui ne comprennent pas que l’on puisse trouver des fonds pour attirer des américains alors que leurs propres salaires sont les plus bas d’Europe, leurs budgets de recherches en recul et leurs recrutements à l’étiage depuis des années, et que leurs propres thésards sont contraints d’émigrer vers les États-Unis faute de pouvoir espérer un poste de recherche en France ! Ils montrent que la recherche en France est en déshérence, et qu’avant d’inviter les autres, il serait bon de faire le ménage chez soi. Ajoutons que le statut de chercheur est bien différent entre la France et les États-Unis (on n’appelle pas un chercheur « Docteur » en France), et que les immigrants potentiels devront accepter ce qu’ils pourraient percevoir comme une dégradation de leur position sociale. Voilà un dossier compliqué qu’il faut tenter de décortiquer.

Qui accueillir ? - Nos chefs d’État ne semblent d’ailleurs pas trop comprendre de quoi ils parlent eux-mêmes, et ne nous disent pas quels scientifiques américains vont être accueillis. Car Trump veut « punir » deux groupes très différents : d’une part les chercheurs militants de la cancel culture, du wokisme, des théories du genre, de l’antispécisme, etc. Il y a parmi eux des chercheurs en sciences humaines qui se sont rendus célèbres par leur intolérance agressive et la censure parfois violente de leurs opposants intellectuels ; et plus récemment par leurs positions et leurs actions propalestiniennes et antisémites. N’ayant pas su leur résister, les Universités américaines ont baissé les bras et se sont auto-censurées, en leur abandonnant l’espace médiatique.

D’autre part, des scientifiques apolitiques, mais engagés dans des programmes qui fâchent Donald : climat, recherche médicale, biodiversité, écologie, démographie, migrations, énergie, agronomie, etc. Leur « faute » est de produire des résultats qui vont à l’encontre des positions politiques et économiques du nouveau président. Comme il n’ a pas d’argument scientifique à leur opposer, l’Etat les censure et leur coupe les vivres. Plus grave pour la recherche mondiale, il interrompt et parfois même détruit les grandes bases de données internationales que les États-Unis alimentaient de leurs fonds propres. Or nombre de recherches dans le monde s’appuient sur ces bases de données, américaines dans leurs financements, mais mondiales dans leur extension.

Il est évident que ces deux groupes de chercheurs ne représentent pas les mêmes intérêts pour nos pays. Importer un militantisme woke et violent ne semble pas bonne idée. L’action du nouveau gouvernement américain pour réduire les excès de ce groupe était souhaitable : s’il n’est évidemment pas question d’interdire des positions et des recherches d’ordre politique, sociétal, idéologique ou de quelque nature que ce soit, le fait que ces idéologies se soient emparées des universités au point d’interdire tout enseignement ou recherche sur des sujets en opposition avec leurs positions était inacceptable. Le problème, c’est que le gouvernement de M. Trump est allé bien au-delà de cette nécessaire remise en ordre et qu’il fait précisément ce qu’il leur reprochait : interdire purement et simplement toute recherche sur les sujets qui le fâchent. Quant à ses positions sur le deuxième groupe de scientifiques, elles sont grotesques. Nier l’évidence d’une transformation climatique de la planète pour continuer des activités dangereuses pour le climat est complètement irresponsable.

Pour quelle utilité ? - Nos élites ne se posent pas non plus la question de la faisabilité et de l’utilité de cette immigration. Emmanuel Macron parle des scientifiques comme il le ferait d’une usine à relocaliser. Il assimile la recherche à un produit, une matière première, dans une vision purement mercantile qui profite des difficultés d’un concurrent pour lui tailler des croupières. C’est un non-sens. les échanges sont consubstantiels à la recherche, et les années sabbatiques, les collaborations internationales, sont indispensables, comme les projets internationaux en Europe le démontrent depuis des décennies. Mais si en effet « la science n’a pas de frontière », les scientifiques, eux, ont des racines, et la façon de faire, et même de concevoir la science, n’est pas nécessairement la même entre la France et l’Amérique. Le génie national de chaque pays s’exprime différemment, et il existe des écoles de pensée, des méthodologies, des habitudes propres à chacun : une plante ne se développe pas de la même façon sur n’importe quel terreau.

Une fois de plus, la propagande politicienne a complètement occulté les priorités. Les chercheurs étrangers sont bienvenus chez nous depuis toujours. Mais que l’on profite des difficultés d’un pays pour y faire son marché, c’est lamentable. Il serait plus intelligent pour l’Europe de faire pression pour que la désastreuse politique américaine anti-science soit abandonnée, avec tous les moyens dont elle dispose. Et si elle n’en a pas, à quoi sert-elle ? Car le monde entier souffre de cette évolution ubuesque et de l’abandon des bases de données scientifiques américaines. C’est là que se situe la première priorité pour la recherche mondiale, pas dans des achats de chercheurs étrangers. ■

François Gerlotto.

(1). Choisissez l’Europe pour la Science