On reconnaîtra au moins un mérite au dossier publié par la revue Esprit dans son numéro d’été : cette enquête sur les pensées réactionnaires s’attaque à un vrai sujet, en s’efforçant de lui donner toute l’ampleur nécessaire et même la complexité qui s’y attache. Elle a aussi l’avantage d’esquisser une autocritique de la gauche, en analysant ses faiblesses face à une offensive qui la prend à contrepied. Est-ce à dire pour autant que la position intellectuelle de la revue, riche d’un passé plutôt contrasté, se détache avec toute la netteté désirable ? Cela est pour le moins problématique, mais ses incertitudes ne font que renvoyer à l’incontestable remue-méninges qui caractérise notre époque.
On peut partir du constat établi dans leur introduction par Anne Dujin et Marc-Olivier Padis : « En quelques années les propositions politiques fondées sur la naturalisation des inégalités, la bouc-émissarisation de certains groupe sociaux et l’éloge d’un pouvoir fort ont acquis un écho grandissant. Ceux qui s’y opposent – et ils sont néanmoins nombreux – ont aujourd’hui le vent de face. Le succès mondial de la théorie du grand remplacement n’est qu’un exemple parmi d’autres de diffusion massive d’une idée d’extrême droite. Ceux qu’elle révulse ne peuvent plus se permettre de simplement l’ignorer, mais doivent la contredire arguments à l’appui. S’il est un indice du succès de l’extrême droite c’est que son discours a pris le visage du sens commun. » S’il faut parler de constat, on ne peut pour autant négliger ce qu’il y a de problématique dans les termes où il est posé. La théorie du grand-remplacement est désormais adoptée et même magnifiée par un Jean-Luc Mélenchon qui y discerne la chance d’une néo-créolisation. C’est que la gauche elle-même est en proie aux énigmes d’une mutation civilisationnelle qui n’est guère prise en compte dans le dossier d’Esprit.
J’en veux pour preuve certains silences qui révèlent autant d’impasses. Ainsi, la question de l’islam n’est jamais abordée pour elle-même. J’admets qu’elle relève d’une rare difficulté et qu’il convient de la traiter avec toute l’acribie et la prudence nécessaires, mais la laisser pudiquement entre parenthèses relève d’une timidité qui n’est pas à l’avantage du débat public. Autre problème : la revue semble solidement attachée à la défense de la pensée libérale. Très bien. Encore faudrait-il s’attarder quelque peu sur la philosophie du libéralisme et ses développements actuels qui ne vont nullement de soi, si l’on prête un minimum d’attention aux débats qu’ils suscitent. S’il faut parler d’une « société ouverte », dont se réclamait déjà Daniel Lindenberg dans son algarade (1) qu’Esprit considère comme prémonitoire, il s’agirait d’examiner à quel point une telle ouverture ne débouche pas sur ce que Zygmunt Bauman appelait « la société liquide », qui est certes le domaine de la liberté, de la flexibilité, mais aussi de l’insécurité. Une telle malléabilité débouche forcément sur des réflexes de défense qu’on ne peut arbitrairement qualifier d’autoritaires, dans le sens totalitaire.
De même la défense libérale de l’État de droit, avec la primauté accordée aux organismes de régulation comme le Conseil constitutionnel, n’est pas sans renvoyer aux contradictions inhérentes à la démocratie. Et tout se complique désormais avec la régulation des institutions européennes. S’il y a opposition du suffrage universel à une certaine conception des droits de l’homme, cela signifie-t-il que le consentement populaire est sans valeur et que l’on se dirige dorénavant vers une lutte acharnée entre le pouvoir des juges et celui du peuple ? Pour être juste, il faut aussi mentionner l’attention que porte Esprit aux remarques de Marcel Gauchet sur les ressorts du fonctionnement de la démocratie, avec l’opposition des individualismes au sens du bien commun. Reconnaissons qu’une telle interrogation plaiderait en faveur d’une saine appréhension du débat civique, avec l’attention portée sur ses contradictions et même ses apories. Dans ce sens, on lira avec intérêt la contribution de Christophe Prochasson intitulée « La gauche à contretemps », et qui met en évidence « les graves faiblesses dont cette gauche a fait preuve depuis les années 1980 », à tel point que l’on peut même parler de désarmement intellectuel.
La tâche d’une revue de gauche – mais quelle gauche précisément ? – s’avère donc des plus ardues. D’autant qu’il s’agit d’affronter un corpus dont on cite les références, sans vraiment prendre conscience de ce qu’elles ont de contradictoires. Peut-on accorder dans une synthèse supérieure « le juriste nazi Carl Schmitt, le contre-révolutionnaire et antisémite Charles Maurras, l’ésotériste et ”super fasciste” italien Julius Evola – sans oublier Nietzsche, Heidegger, dont les œuvres sont restées des matrices inépuisables pour la pensée d’extrême droite » ? J’en doute personnellement, d’autant que la connaissance des uns et des autres semble parfois des plus approximatives. S’il fallait examiner de façon plus précise les différents courants mondiaux de la présumée extrême droite, il vaudrait mieux renoncer à une telle tentative de synthèse impossible.
C’est particulièrement le cas de ce qui se passe en ce moment aux États-Unis, avec la victoire de Donald Trump, dont la dimension idéologique ne saurait être sous-estimée, même si elle se rapporte plutôt à la personnalité du vice-président J.-D. Vance. De ce point de vue, l’étude esquissée par Benoît Gautier apporte quelques éléments intéressants, dans l’attente d’un examen plus complet. Il s’agit bien, en effet, d’une « tendance post-libérale ou “intégraliste”, fruit d’un travail politique et doctrinal mené depuis une dizaine d’années par des théologiens, mais aussi des chercheurs reconnus en sciences politique et en droit ». Ce seul article mériterait un examen rigoureux, d’autant que l’auteur se réfère à toute une culture et à toute une histoire qui réclameraient une analyse approfondie. Est-il vrai que nous allons vers un affrontement direct entre la tendance incarnée par J.-D. Vance et l’augustinien Léon XIV ? On peut s’interroger, mais ça en vaut vraiment la peine !
En dépit des rapprochements opérés par l’auteur de l’article entre certains courants français et le courant, disons politico-religieux, qu’incarnerait le vice-président américain, on demeure encore très ignorant de ce dernier en France. Et cela, malgré les premières études parues, notamment dans la revue Études. Notre ami Dominique Decherf est aujourd’hui un des rares à pouvoir parler en connaissance de cause, vu sa pratique de longue date de la culture américaine. Quand un homme politique peut se réclamer à la fois de saint Augustin et de René Girard, il y a de quoi s’interroger sur la pertinence et l’originalité de telles références. Et si Vance a trouvé un éclairage chez l’auteur d’Achever Clausewitz, il me semble que « la montée aux extrêmes » est particulièrement accordée à la situation du monde actuel. Je ne prétends pas qu’il n’y a rien à discuter, sinon à récuser, dans cette façon nouvelle d’aborder les enjeux politiques. Mais un règlement purement polémique, souvent alimenté par des approximations peu supportables, me semble tout simplement inadéquat. On peut s’attaquer à la haine, non sans être soi-même pris d’une certaine rage phobique. ■
(1). Le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, Le Seuil, 2002.
►Esprit, juillet-août 2025, « La convergence de haines. Enquête sur les pensées réactionnaires ».
La droite vue de la gauche