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Royaliste n°1250 du 13 février 2023

La littérature sous contrôle

Les Lettres

lundi 13 février 2023

Traquer les potentielles offenses d’un texte vis-à-vis des femmes, des personnes de couleur, des personnes handicapées… : telle est la tâche des sensitivity readers. Aux États-Unis, leur place est acquise voire célébrée, en dépit des dangers évidents pour la littérature.

Depuis plusieurs années déjà, les sensitivity readers se sont implantés dans les maisons d’édition américaines. Bloomsbury ou Bonnier assument d’avoir recours à ces « lecteurs de sensibilités » afin d’obtenir « une publication inclusive et avant-gardiste ». Ces hommes et femmes sont chargés de traquer les formulations, clichés, traits de caractère de personnages ou choix narratifs susceptibles de froisser, blesser voire réveiller les « traumas » de lecteurs issus de la diversité, des personnes handicapées, LGBTQI, etc. Parfois, le sensitivity reader formule des propositions de modifications.

Officiellement, Bloomsbury se défend d’une quelconque obligation pour un auteur, de suivre ces recommandations. Pourtant, dans les faits, quand on constate les polémiques à répétition outre-Atlantique qui visent certains textes, il semble aisé d’imaginer des auteurs s’autocensurer afin d’éviter le cyberharcèlement de groupes militants particulièrement déterminés. J. K. Rowling, vilipendée pour ses opinions sur la transidentité, a déjà fait l’objet d’un article d’une chercheuse de l’Université du Nord du Michigan sur le « racisme et le classisme dans l’œuvre Harry Potter ». Sous le coup de ces pressions insidieuses parées du vernis académique, les auteurs anglo-saxons sont-ils à même de résister à cette tendance générale de moralisation de la littérature ? On peut en douter.

Certes, le phénomène reste très peu développé en France, mais la problématique qu’il pose est bien réelle, à savoir : comment la littérature peut-elle rester elle-même tout en prenant en compte les possibles vexations catégorielles des uns et des autres ? La réponse est simple : elle ne le peut pas. « La littérature, c’est la liberté. Il n’y a pas de cadenas sur les livres », estime à raison l’écrivain Laurent Gaudé. D’abord, la liberté littéraire (et plus globalement artistique) rentre dans le cadre plus large de la liberté d’expression. Or, « ce qu’il y a de particulièrement néfaste à imposer silence à l’expression d’une opinion, c’est que cela revient à voler l’humanité : tant la postérité que la génération présente, les détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs », affirmait justement John Stuart Mill dans son traité De la liberté (1859).

Selon Farida Shaheed, la rapporteuse spéciale des Nations unies dans le domaine des droits culturels, « l’expression artistique n’est pas un luxe, c’est une nécessité – un élément essentiel de notre humanité et un droit fondamental permettant à chacun de développer et d’exprimer son humanité ». À travers ses mots, on songe au combat contre des régimes politiques autoritaires. La liberté recouvre pourtant bien plus que cette noble cause de défense de la démocratie. Elle implique même son exact contraire, c’est-à-dire le droit de choquer, de se moquer, de mettre à mort le bon (de l’âme) au profit du beau (de la plume). La littérature peut contenir le meilleur de l’Homme (Le Bossu, de Paul Féval, qui met en scène un Lagardère représentant des plus hautes valeurs morales, l’honneur, l’amour, le sacrifice, l’amitié) comme le pire (Gilles – le chef-d’œuvre de Drieu la Rochelle, qui brosse le portrait d’un homme glissant dans le fascisme – ou Hécate et ses chiens, de Morand, qui touche au thème de la pédophilie). Retranscription fidèle du réel ou, à l’inverse, extension des possibles et des univers, « l’art est un espace de liberté unique permettant parfois à l’artiste de repousser les limites du ‘‘juridiquement correct’’ », comme le rappellent les avocats Armelle Fourlon et Boris Khalvadjian. Dès lors, toute tentative de lisser le fruit (aussi acide ou non comestible soit-il) de l’esprit d’un auteur en fonction d’un contexte idéologique (en l’occurrence de purge « progressiste ») constitue une atteinte à l’essence même de la création.

Indiana Sullivan